Une jolie fleur dans une peau de vache,
Une jolie vache déguisée en fleur...
Stramoine
Il a vécu beaucoup de décennies,
Énormément d'aventures,
Mais une seule qui pour lui est omni,
Il la rabâche tout le temps, ce n'est pas une sinécure.
Il radote toujours,
Inutile que je vous la raconte,
Parfois, Il vaut mieux être sourd.
Sa version change souvent au bout du compte.
Difficiles sont pour l'entourage ses propos séniles,
Ils finissent par vous épuiser,
Vous n'avez qu'une envie, faire un tour en ville
En cherchant à vous apaiser.
Toutes ses paroles sont peu sensées,
Et décousues, c'est dramatique,
Mais épuisé, vous pensez,
Que vous devez faire preuve d'éthique.

Quand j’étais enfant
On disait
Que j’étais un vaurien
Et je fus juge
Et j’ai mis des drôles
Au fond des tours de geôles
À tour de rôle
Je vis de peu
J’ai une chandelle qui siffle entre mes yeux
Des grelots qui résonnent dans mes oreilles
Qui me sonnent, m’assomment
On vient me voir
Pour écouter ces sons
Et pour fabriquer de la farine
Je raconte mes voix, mes bruits
Tout me va
Je souris
J’écoute
Ces demoiselles qui m’appellent
Et un buste m’obstrue le palais
Elles sont fines, jolies, et veulent me libérer
Me délier des cordages
Des ancres
De la cheminée qui m’étreint
Mais je dirige mon navire
Dans la tempête
Oui, juste les clochettes, les assourdir
Avec elles
Un peu
De peu je vis
Là, je suis si bien …
Quand j’étais enfant
On disait
Que j’étais un vaurien
Et si ma vie
n'était qu'un radotage
l'amour qu'un mirage
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Si de mon premier mariage
ne restaient que débris
je m'étais bien juré
de ne plus recommencer
Et puis déniant le sabotage
vers toi cher ami j'ai bondi
le bonheur m'était promis
Un nouveau paysage
le passé balayé avec rage
nos noces s'ensuivirent
bien vite surgirent
quelques nuages
qui incitèrent au cabotage
faisant fi de tout canot de sauvetage
tes tromperies m'ensevelirent
et ton permanent enfumage
me décida enfin à partir
sans armes ni bagages
Mon psy m'expliqua le capotage
découlant de l'auto-sabotage
la résilience
qui implique la patience
et comme si ma vie
n'était qu'un radotage...
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Je tombais amoureuse de lui
et il m'offrit des orages
que j'aurais pu prédire !
(extraits du livre :
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)
Un matin - mais était-ce un matin -, il fallut bien se rendre à l'évidence : le temps avait bel et bien disparu.
Quand
tout le monde ou presque se fut rendu à « L'Eve y danse »
- la dernière guinguette encore ouverte dans le canton - le préfet
prit la parole en promettant de la rendre : "Boudiou!
Je vous donne ma parole que nous allons rapidement trouver une
solution à ce fâcheux contre-temps".
La
dernière fois qu'il avait dit ça, c'était quand notre fontaine
municipale s'était tarie mais j'étais trop jeune pour m'en souvenir
et le vieux Paniole n'avait pas son pareil pour en parler.
Vint
le tour des questions et chacun tour à tour de faire le tour de la
question.
Un
garçon vacher voyait le mal en pis et jurait mort aux vaches qu'on
était tous foutus tandis que les moissonneurs voyaient le mal en
épis.
Monsieur
Papillon l'horloger et son éternelle mauvaise foi s'étaient
abstenus de venir, prétextant qu'ils n'avaient pas le temps et
qu'ils donneraient leur avis en temps utile.
Notre jeune
instituteur fit justement remarquer que nous avions désormais tout
le temps pour y réfléchir sauf que lui était jeune et l'un des
rares du canton à être équipé pour réfléchir.
Le
clerc de notaire pour qui le temps n'était qu'argent tripotait sa
montre dans l'espoir de voir gigoter sa trotteuse et déclara qu'à
partir de dorénavant il faudrait gagner du temps.
Des
bigotes égrenaient leurs chapelets, retenant dans leurs doigts
flétris des perles d'un autre temps en priant Dieu pour qu'il
revienne.
Les
optimistes affirmaient que de tout temps on avait toujours eu le
temps et qu'il allait revenir d'avant longtemps, ce qui ne rassura
personne.
Un
rastaquouère venu des calanques grecques ou d'on-ne-sait-où osa
même prétendre qu'il fallait relativiser le problème mais un cri
tonitruant l'interrompit.
"Qui
a bien pu tuer le temps?"
La
voix forte du 'gardian' avait résonné dans le troquet comme une
plombe sur la grosse cloche du campanile aussi personne ne s'avisa de
répondre, chacun ignorant qu'il existât une date d'ouverture de la
chasse au temps.
Peut-être
n'était-il pas tout à fait mort et l'idée d'un mi-temps commença
même à circuler dans une assistance fébrile et prête à toutes
les concessions. Les initiatives les plus folles fusèrent de toutes
parts: laisser du temps au temps, chercher lanterneja (midi
à quatorze heures) et bien d'autres galéjades encore.
Comme
le vieux Paniole se levait le brouhaha finit en soupir; à le voir
péniblement ouvrir la bouche, chacun comprit qu'il allait prendre
son temps mais après tout c'était le sien et il était compté.
Il
commençait toujours ses phrases par « De mon temps »
mais pas cette fois.
"Depuis
des lustres..." dit-il "j'ai
dans ma remise une machine à remonter que m'avait laissé en gage un
certain Wells... un excentrique à qui j'avais prêté ma mule mais
qui n'est jamais revenu".
"Le
vieux Paniole radote encore, on n'est pas sortis de la
guinguette!" ironisa
Monsieur Papillon l'horloger.
"Alors
si le coeur vous en dit de la remonter..."conclut
le vieux en se rasseyant "je
l'échange volontiers pour une paire de mules".
Le
soir même - mais était-ce le soir - il fallut bien quitter « L'Eve
y danse » et le troc eut lieu: un couillon reçut une sorte de
sablier géant avec deux cordages et le vieux Paniole une paire
d'espadrilles...
Ben, si c'est comme ça, je ne dirai rien :
Je ne voudrais pas qu'on m'accuse de radoter !
(mais je n'en pense pas moins...)
Il existe, quelque part entre deux clics et trois soupirs, une créature étrange : le questionnaire. On ne le voit pas venir. Il attend. Tapi dans l’ombre d’un “Merci pour votre achat”, dissimulé derrière un innocent “Cela ne prendra que 2 minutes”. Mensonge délicieux. Promesse fragile. Car le questionnaire, lui, n’a pas de notion du temps — seulement celle de l’insistance.
On commence
confiant.
“Sur une échelle de 1 à 10, comment évalueriez-vous votre expérience ?”
On hésite. 7 ? 8 ? Et déjà, le piège se referme. Car à peine a-t-on répondu
qu’il enchaîne, insatiable :
“Pourquoi pas 9 ?”
Pire encore “Sur une échelle de 1 à 10, comment évalueriez-vous votre douleur, ” Comme si celle-ci était quantifiable ; sans compter que les médocs ne vous seront pas plus dosés. Vous comprenez Madame un doliprane c’est toutes les six heures !
Comme si le bonheur devait toujours se justifier de ne pas être parfait.
Alors il
creuse. Il dissèque. Il soupçonne.
“Avez-vous trouvé ce que vous cherchiez ?”
Peut-être.
“Qu’aurions-nous pu améliorer ?”
La météo, le sens de la vie, mon café de ce matin ?
Le
questionnaire devient poète malgré lui, inventeur d’absurde.
“Vous êtes-vous senti émotionnellement compris lors de votre interaction avec
notre service automatisé ?”
Oui, bien sûr. Nous avons pleuré ensemble. Lui en code binaire, moi en silence.
Et plus on avance, plus il s’allonge. Hydra numérique : une question coupée, trois repoussent. Il veut tout savoir, tout comprendre, tout réduire à des chiffres bien rangés, comme si l’âme humaine tenait dans une case “Autre (précisez)”.
Mais le plus fou, c’est peut-être notre docilité. Nous répondons. Nous cliquons. Nous notons notre propre existence par fragments : aujourd’hui, je me sens 6, peut-être 7 si le soleil revient.
Et puis, à
la fin, il nous remercie. Toujours.
“Votre avis est précieux.”
Précieux, vraiment ? Alors pourquoi ai-je l’impression d’avoir confié mes
pensées à un formulaire qui ne sait même pas rêver ?
Le
questionnaire disparaît, repu.
Et nous, un peu plus vides, un peu plus notés, nous reprenons notre route…
jusqu’au prochain “Cela ne prendra que 2 minutes”.
Pour le contrôle d’une unité de valeur.
On pouvait avoir droit à un QCM,
Comprenons questionnaires à choix multiples,
À chaque question, fallait ne pas faire d'erreur.
Les propositions de réponses étaient triples.
Faire attention aux tournures des phrases,
Une négation pouvait vous conduire dans l'erreur,
Vous aviez peu de temps de réfléchir faillait être en phase.
Le temps tournait vite pour votre malheur.
Parfois, deux réponses étaient bonnes,
Et vous deviez bien juger,
Sans hésiter, sous ces triples colonnes,
Le correcteur pouvait vous jauger.
Sa correction était des plus rapide,
Il posait une grille transparente.
Si vos marques et les siennes coïncidaient.
Vous connaissez cette joie qui vous enchante.
Si
l'on est persuadés qu'au Septième jour de la Genèse 1.0 le
Tout-Puissant se reposa, des scientifiques viennent d'avancer le
contraire en exhumant un questionnaire laborieusement gravé sur
tablette qu'IL aurait soumis à ses deux bipèdes fraîchement créés
afin de guider leurs premiers pas à l'Eden Park.
Au
chapitre vestimentaire Adam eut à choisir entre un slip en peau de
kangourou avec la poche, un slip Noé de chez Petit Bateau ou une
feuille de vigne des Vignes du Seigneur Premier Grand Cru Classé de
l'humanité.
Eve de son côté devait choisir entre la classique et minimaliste tenue d'Eve ou un soutif cœur croisé de latex et feuilles de cannabis assorti d'une paire d'escarpins loup-bouquetin mi-canidé mi-chèvre pointure 37.
Il n'est jamais facile de choisir quand c'est la toute première fois, toute toute première fois comme le chanterait plus tard Jeanne Mas.
Au chapitre communication – bien que les voix du Seigneur soient impénétrables – il fallait choisir soit les paraboles au risque de se faire brouiller l'écoute par les Fèques-Niouses de Satan soit rien d'autre.
Rien qu'à l'idée de se retrouver en silencieux tête-à-tête tous les jours que Dieu fait, Adam et Eve cochèrent la case parabole avec toutes les conséquences qui s'ensuivirent.
Au chapitre descendance puisqu'il en fallait une, le choix du prénom du premier mâle créa la polémique.
Adam opta pour Caïn quand Eve voulut Caha, le troisième choix étant Abel, un certain Abel de Cadix aux yeux de velours comme chanterait plus tard Luis Mariano et son Chi-ca Chi-ca Chic ay ay ay.
Au chapitre Péché original puisqu'il y en eut un, IL leur laissait le choix entre un pêcher de la variété Grosse Mignonne et un pommier Reine des Reinettes. On sait quel choix ils firent et ce fut donc un fruit à gros pépin.
Au chapitre alimentaire le choix du fromage fut cornélien entre Saint Nectaire, le Caprice des Dieux et une tour de Babybel.
Enfin pour les breuvages il restait à choisir entre AOC : Appellation d'Origine Chrétienne et IGP : Indication Géographique du Pater mais pas de choix pour l'apéro du samedi ; IL leur imposa les RTT – Rhum, Téquila, Tabasco – ainsi tombèrent-ils d'accord pour la première fois, toute toute première fois et peut-être la dernière.
"Questionnaire", prochain mot du défi
que je découvre tôt, très tôt, trop tôt, ce matin... Pas d'idée, normal à
cette heure, je vais me recoucher et y réfléchir (des fois, ça marche)
ou m'endormir et me lever d'ci un moment pour me préparer à partir à ma
compétition dans une ville voisine.
Je ne me suis pas rendormie, juste une
vague idée m'est venue : écrire un formulaire titré, tout simplement
"QUESTIONNAIRE" démarrant par les questions suivantes :
- Lisez-vous les questionnaires ? OUI / NON
- Acceptez-vous de répondre à quelques questions ? OUI / NON
et autres banalités tautologiques du même genre. Une idée, OUI, mais nulle OUI !
Je me lève (et je ne te bouscule pas),
un air (comme souvent) trottant dans la tête, me prépare et arrive au
lieu de rendez-vous. Voyage sans encombre en ce samedi matin encore bien
hivernal, jazz en fond sonore.
Au club, accueil sympathique avec café et petits gâteaux offerts. On
discute. Ne reste qu'une madeleine sur une assiette sur le bar.
David : Tu la veux ?
Judith : Non, prends-la.
D : Non merci. Cette madeleine me fait penser à Proust...
J : Ah oui ? Il paraît que c'était peut-être une biscotte...
D : Proust me fait penser à la musique. Il l'aimait beaucoup.
J : Et aussi la peinture...
(Mais où nous voilà partis ?... On
attaque la compèt' dans cinq minutes, la salle est juste à côté. Tiens,
il me donne une idée : le "questionnaire de Proust"...)
D : J'aime beaucoup la musique de Reynaldo Hahn, le compositeur évoqué par Proust...
J : Pas très connu...
D : Enfin, si, en son temps. Et c'était son amant.
(Mais où on va ?)
J : Ah ! Et ami... Tiens une affiche, une expo on dirait ?
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D : Oui, elle est terminée. Joli dessin.
Et cet air qui trotte dans ma tête : "Et si je te pose des questions ?..."
Et le questionnaire de Proust maintenant ! Son héroïne de fiction : Bérénice, passion versus devoir...
Et la musique...
Allez, on y va !
Fin d'après-midi, après deux tournois,
des hauts et des bas, des adversaires gentils ou pas, bons ou pas,
inspirés ou pas... Les résultats ? Bons ou pas ?
Bons, tant mieux. Mais on verra demain quand les autres sites de la région auront fait remonter leurs résultats à la Fédé.
Un pot, un buffet, des photos, ambiance. Retour sans musique. On discute, on débriefe.
Au retour, un peu d'infos à la télé et
hop ! Ça y est ! La musique qui me trottait dans la tête, la voilà, un
tube bien "vintage" que je chante : "Et si je te pose des questions, qu'est-ce que tu diras ?"
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Et des questions, on s'en est posés, et beaucoup : va-t-on jouer une partielle, une manche, un chelem, contrer les adversaires ?... Une belle journée bien remplie !
Mauricette Mathou à la gendarmerie.
- Bonjour Madame Mathou. Asseyez vous.
- Pourquoi je suis là ? Qu'est ce
qui se passe ?
- Je vais tout vous expliquer Madame
Mathou. Déclinez votre identité s'il vous plaît.
- Hein ? Quoi ? Vous le savez
comment je m'appelle puisque vous m'appelez par mon nom.
- C'est la procédure Madame Mathou.
Alors vos nom, prénom, date de naissance...
- Je veux savoir pourquoi vous m'avez
fait venir ici. D'abord ouvrez la fenêtre. Ça pue la sueur et le
tabac dans cette pièce.
- Soyez polie Madame Mathou. Faites ce
que je vous demande, on verra ensuite.
- Mauricette Mathou née le 15 août
1946 au château de Cazillac. Vous connaissez mon adresse puisque
vous m'avez envoyé une lettre.
Soupir du gendarme.
- Vos parents ?
- Ben ils sont morts vous vous en
doutez non, vu mon âge. D'ailleurs je n'ai pas eu de père. Ma mère
était bonne au château et on peut dire qu'elle servait, oui, à
tout et surtout au...
- Je ne vous demande pas ça Madame
Mathou.
- Ben alors vous voulez savoir quoi ?
- Ce que vous faisiez hier soir à la
tombée de la nuit dans la rue.
- Je sortais ma poubelle.
- Il y avait quoi dans votre poubelle ?
- ???
- Nous on le sait Madame Mathou ce
qu'il y avait dans votre poubelle.
- Hé Michou ! Michou ?
Le gendarme interpellé par la bonne
dame passe dans le couloir en baissant la tête.
- C'est Michou. Ah je lui en ai donné
des bonbons à ce gamin et même plus mais...Un ingrat. Il ne veut
pas me parler.
- Il est en service Madame Mathou.
- Ça change quoi. C'est un ingrat je
vous dis. Je lui ai tout appris si vous voyez ce que je veux dire...
- Hum hum. Alors Madame Mathou dites
nous un peu : il y avait quoi dans votre poubelle ?
- Rien. J'en ai marre de ce
questionnaire à la …
- Madame Mathou, ce n'est pas un
questionnaire. On est pas chez le médecin ici. C'est un
interrogatoire et vous devez répondre aux questions.
- Si je dois répondre aux questions
c'est bien un questionnaire. Qu'est ce que vous voulez que je vous
dise ? Je ne sais même pas pourquoi je suis là.
- Bon. Voilà. Votre voisine, Madame
Michel a perdu un chat et elle vous accuse de l'avoir tué et jeté
dans votre poubelle. Elle a porté plainte contre vous.
- C'est la meilleure ! La mère
Michel est folle et elle a tellement de chats qu'elle ne les nourrit
pas tous. Ils viennent miauler chez moi et je leur donne à manger,
pauvres bêtes. D'ailleurs, vous pouvez demander à Monsieur le curé.
Je suis allée me confesser ce matin pour faire mes Pâques dimanche
et si j'avais commis un crime je le lui aurais dit.
- Commis un crime ?
- Mais tuer un chat c'est un crime
non ?
- Euh oui. Certainement. Signez votre
déposition Madame Mathou. Vous pouvez y aller merci. On vous tiendra
au courant.
En sortant Mauricette tombe nez à nez
avec Michou dans le couloir.
- Ben alors mon petit Michou, on fait
pas la bise à Momo aujourd'hui ?
L'expression « faire ses Pâques » signifie se confesser et communier pendant le temps pascal dans la religion catholique.
« Je suis au carrefour du boulevard Arago et de l’avenue des Gobelins où depuis 4 heures du matin la bataille fait rage. Mais, euh, voici un jeune homme qui a un pavé à la main. J’enjambe la barricade et je m’approche de lui. Peut-être, lui, saura-t-il me fournir des éléments.»
– Ah , mais on gueule nous, on gueule ! Eh, euh, ben, oui, on est les jeunes directeurs de banque et on trouve pas de boulot… Et alors? Bien sûr qu’on a du pogon! Les gens y disent : « Ah bon, ils ont du pognon. » Eh alors? On a du pognon et alors? On va pas faire les barricades avec nos bagnoles, non? Elles sont toutes neuves, et alors? Pour quoi ils nous prennent les gens? Sans blague ! Et alors?
– Écoutez, je viens déjà d’interviewer votre collègue, là, celui tout enfariné au nez rouge. C’est un questionnaire, le questionnaire de Proust. Ça aidera à ouvrir des banques nouvelles ! «
Allons-y,
Bon, messieurs, on va faire ça proprement. C’est pour le dossier d’aide gouvernementale. Le fameux questionnaire proustien. Vous êtes prêts ?
Jeune banquier : Je suis né prêt. Enfin, prêt à 8h30, après le café et les marchés asiatiques.
Clown : Moi j’étais prêt hier, mais j’ai oublié pourquoi :
1. Ma vertu préférée – La rigueur. Sans elle, même les yachts chavirent.
– Et moi, c’est l’oubli des comptes !
2. Le principal trait de mon caractère – La précision. Il faut savoir aligner bien les olives sur la table basse.
– Tu veux dire : l’obsession du centime d’Euro?
3. La qualité que je préfère chez les autres – La fiabilité.
– J’aime mieux ceux qui arrivent en retard mais avec des fleurs.
4. Mon principal défaut – L’impatience. Tout futur a son heure.
– C’est pour ça que tu tapes du pied quand le monde ne tourne pas rond ?
5. Ma principale qualité – La capacité d’anticipation. Des vacances reglées au millimètre.
– Moi j’anticipe rien, je tombe exprès. Et je m’en relève mieux.
6. Ce que j’apprécie le plus chez mes amis – Qu’ils ne parlent pas trop de politique. Ni trop de moi.
– Ha, ha ! Moi, j’aime ceux aux silences bruyants surtout quand ils ont du rouge au nez.
7. Mon occupation préférée – Analyser les marchés. En peignoir, avec vue sur le lac.
– Oui, et refaire semblant de me cogner dans un mur d’eau.
8. Mon rêve de bonheur – Un portefeuille équilibré et une vie sans volatilité à Mykonos.
– Hé bien ! Mais moi je rêve d’un trapèze sans filet et d’un public qui pleure de rire.
… Vingt-huit questions. Huit réponses ici. Les autres traînent encore sur la barricade…
___
Sur la barricade absurde — Dialogue libre après Proust
(Une barricade improbable. Des pavés, des banderoles, un banc bancal. Le clown blanc est assis sur une caisse de vin vide, le banquier suisse debout, tiré à quatre épingles. Un micro pend d’un fil électrique. Le reporter est parti depuis longtemps. Mais les deux protagonistes continuent.)
Banquier stagiaire : Bon. On a répondu au questionnaire. Vingt Huit questions. C’est fait. Rigueur, fiabilité, portefeuille équilibré. Je suis un homme structuré.
Clown : (tapote la caisse) Et moi, pantin, j’ai dit marguerite, saule pleureur, trapèze sans filet. Je suis un homme qui tombe. Il y a des cordes, Mais je tombe bien. Sans m’y faire prendre, sans m’y faire pendre.
Banquier stagiaire : Vous tombez dans l’émotion. Moi, je reste dans le rendement. C’est une question de posture.
Clown : (mime un banquier qui glisse sur une banane) Et si la posture glisse ? Si le rendement se prend les pieds dans le tapis rouge du chapiteau ? Vous avez prévu ça dans vos modèles ?
Banquier stagiaire : Je modélise les risques. Mais pas les clowns.
Clown : Erreur stratégique. Les clowns sont des variables cachées. Collés aux contrecoups du sort, on surgit dans les bilans, on fait rire les colonnes, on déséquilibre les ratios. Et parfois, on fait pleurer les actionnaires.
Banquier stagiaire : (soupire) Je ne comprends pas votre logique.
Clown : C’est normal. Elle est illogique. Mais elle tient debout. Comme moi, sur un monocycle.
(Un silence. Le vent soulève une banderole : “Ouvrez des banques !”)
Banquier stagiaire : Vous savez, j’ai dit que je voulais vivre en Suisse. Mais parfois, je rêve d’un pays où les nuages sont assez bas pour qu’on puisse les attraper.
Clown : (sourit) Ah. Vous voyez. Vous êtes contaminé. C’est le syndrome du poète latent. Il commence par rêver de nuages, et finit par écrire sur des confettis.
Banquier stagiaire : Et vous, vous avez dit que vous vouliez mourir en coulisses, maquillé, sous les applaudissements.
Clown : Oui. Et vous, vous avez dit : “Sans douleur, entouré de mes proches.” C’est presque pareil. Mais moi, je veux qu’on rie. Même un peu trop.
Banquier stagiaire : (regarde les pavés) Vous croyez qu’on peut faire une banque avec ça ? Une banque de souvenirs. De sourires. De sciure.
Clown : Oui. Mais il faudra un clown à la direction. Et un banquier au trapèze.
(Ils se regardent. Le vent fait tomber une feuille. Le clown la ramasse et la glisse dans l’attaché-case du banquier.)
Clown : C’est votre premier dividende poétique. Ne le perdez pas.