Il est, dans la vie des
croisements inopinés qui peuvent parfois faire dévier le cours de
l'existence. Eliette peut en témoigner. Et les lucioles aussi.
La jeune femme passe
toutes ses vacances dans sa maison de famille à Saint Sauveur. Le
mois de juin la ramène dans son village de naissance tous les ans.
C'est pour elle un vrai bonheur, une parenthèse attendue. Elle vit
au Etats Unis où elle travaille en tant qu’œnologue. Elle se
donne toute pour ce métier, appris à Bordeaux dans un château
célèbre. Aussi, elle aspire à retrouver le calme et la nature
qu'elle aime pendant quelques temps en Limousin. Cela lui permet de
se ressourcer et elle prise ces moments privilégiés.
Comme chaque soir,
depuis son retour, elle prend son vieux vélo pour sa promenade
vespérale. Elle l'a sorti de la remise où il l'attend, fidèle
compagnon depuis ses randonnées d'enfance et d'adolescence.
Hier, elle a appuyé sa
bicyclette contre le tronc du gros tilleul de la cour. Elle s'arrête
pour s'enivrer du parfum de miel de ses fleurs qu'il prodigue en
abondance. Les abeilles, affolées et laborieuses bourdonnent dans
ses ramures et y butinent sans relâche pour leur récolte. Eliette
se promet d'en cueillir demain pour les mettre à sécher. Elle les
emportera pour les tisanes d'hiver. Elles lui sont précieuses.
Eliette emprunte la
vieille route qui conduit au bourg. Elle est devenue à peine
carrossable. La mousse a pris le dessus sur le goudron et trace une
jolie bande verte en son milieu. Tout est paisible. Le silence est
seulement troublé par le souffle léger du vent dans les hauts
peupliers et le cri-cri des grillons dans le fossé. Tout en pédalant
tranquillement Eliette se remémore ses jours d'école où elle
prenait le même chemin. Il était fréquenté alors. On y croisait
le facteur, lui aussi poussant son vélo, quelques ménagères des
villages avoisinants allant à pied à la messe ou à l'épicerie,
des hommes conduisant leur attelage vers les champs. Il y en avait
encore malgré l'afflux des tracteurs.
Les bas côtés,
envahis par les ronces regorgent de mûres. La jeune femme n'aura pas
le loisir de se tacher les doigts comme avant puisqu'elles ne sont
pas encore d'un noir d'encre. Elle en mangeait jusqu'à plus faim et
revenait toute barbouillée à la maison. Ses vêtements maculés lui
promettaient la colère de sa mère. Mais qu'importe. Sa gourmandise
l'emportait toujours.
Ce qu'elle aimait
surtout c'était découvrir les lucioles. Pour elle, petite fille,
elles étaient des fées agitant leur baguette magique dans le fossé
humide des dernières pluies pour faire de la lumière. Déjà le mot
lui même l’entraînait dans le rêve. Il y en avait juste là, au
dessous de cette masse de bruyère violette parmi les belles
digitales pourpres qu'il ne fallait surtout pas toucher. Les vers
luisants allumaient les fougères leur donnant une apparence
enchantée. Eliette savourait son secret, celui d'avoir décelé
d'invisibles et magnifiques présences qui n'étaient que pour elle.
Eliette se penche, emportée par son imagination et ses souvenirs.
Patatras ! La voilà par terre, son vélo par dessus. Elle tente
de se relever mais sa cheville droite la fait souffrir. Zut !
Comment faire ?
Devant elle
soudainement une apparition. Il est grand. Il est brun. Il abandonne
sa bicyclette et se presse vers elle. Il a compris. Il lui demande de
ne pas bouger. Qui est il ? Eliette ne l'a jamais vu. Pourtant
elle connaît tout le monde ici. Il dit qu'il va revenir avec sa
voiture et rebrousse chemin.
Quand il est à nouveau
là, Eliette a réussi à se relever malgré la douleur. Elle a posé
son vélo contre une vieille borne oubliée en bordure de la route.
Tout de suite il examine sa cheville.
- Je suis médecin.
Vous avez juste une foulure. Je m'appelle Timothy. Tim. Je suis
londonien. Mes parents viennent d'acheter le corps de ferme des
Debrach. Je suis en vacances. Mais montez plutôt. Je vous ramène
chez vous.
- Je m'appelle
Eliette. Pardon pour le dérangement. Je suis stupide. Je me suis
laissée emporter par mes souvenirs. J'habite juste à côté et
je...
Alors qu'il ramasse le
vélo de la jeune femme il s'arrête puis déclare :
- Regardez.
- Pardon ?
- Regardez. Là. Sur la
borne. E et T. C'est écrit. Nous devions nous rencontrer. C'était
écrit.
Ils éclatent de rire à
l'unisson. Eliette remarque juste derrière elle des scintillements
jaunes et verts dans les herbes.
Elle pense alors avec
amusement que ce sont autant de clins d'œil de la nature complice...