Ghislaine ; Walrus ; Marie Sylvie ; Kate ;
François ; Joe Krapov ; Yvanne ;
Il y avait de tout dans l'épicerie de Léonie. Vraiment de tout. De la muselière pour les veaux au coton à repriser. Un personnage la Léonie. Toujours vêtue de son éternelle blouse grise. Une maîtresse femme qui ne s'en laissait pas conter et répondait du tac au tac et vertement aux hommes qui fréquentaient sa boutique et la chahutaient un peu pour le fun.
Été comme hiver la porte de la maison était ouverte. On pénétrait directement dans une grande pièce aux multiples usages. En face de l'entrée se trouvait la cabine téléphonique et contre elle un cagibi faisant office de bureau de poste. Dans un des panneaux de bois surmonté de vitres, s'ouvrait un guichet. Au fond, sur la droite on apercevait la cuisine avec son attirail suspendu aux murs, la table, les chaises et le fourneau sur lequel trottinaient la soupe et le frichti du jour. A gauche il y avait l'épicerie.
Léonie cumulait donc les fonctions d'épicière et de postière. Elle était l'épouse de Martial, l'autre facteur de la commune, collègue de Menaud dont j'ai déjà parlé ici. Dans l'exercice de sa fonction administrative Léonie avait le coup de tampon vigoureux et des manières singulières. Tout le monde la soupçonnait d'ouvrir le courrier. Aussi chacun s'appliquait à barder de scotch les envois qu'on lui confiait. Elle ne se privait pas non plus d'écouter les conversations téléphoniques passées par la cabine, cette dernière n'étant pas fermée. Oui, Léonie connaissait la vie de chacun mieux que le curé et son confessionnal. D'ailleurs les gendarmes du canton ne s'y trompaient pas : ils faisaient régulièrement des haltes intéressées chez elle.
Personne n'avait vraiment le choix. On devait passer par Léonie. Même si on se méfiait d'elle comme de la peste. Et elle en profitait. Elle connaissait sa clientèle. D'un simple coup d'œil à l'entrée d'un quidam, elle savait à qui elle avait à faire et à quelle facette de ses deux métiers elle devait se livrer. Un paquet, une lettre, un mandat dans les mains c'était pour la Poste. Un cabas, un panier, une musette c'était pour l'épicerie. Souvent les gens cumulaient à l'occasion d'événements comme les enterrements par exemple. Ces jours là il y avait la queue chez Léonie.
J'étais souvent chargée des petites courses et j'y prenais plaisir. Pas parce que j'attendais une friandise ! Il ne fallait pas y compter. Bien trop radin la Pésefin ! Non. Simplement j'aimais les odeurs qui émanaient de la boutique. Surtout celles des oranges et des bananes qui évoquaient pou moi des pays lointains. J'aimais regarder l'accumulation des denrées sur les étagères, dans des caissettes et même des tonneaux. Je me souviens particulièrement des couches de harengs fumés et salés qui remplissaient une barrique contre laquelle régulièrement je me cognais.
Sur le comptoir, à côté de la balance à aiguille étaient alignés en bon ordre quantité de bocaux hermétiques contenant les sucreries que je dévorais des yeux. Il y avait là des berlingots de toutes les couleurs, des roudoudous que l'on léchait jusqu'à la coquille, des sucettes Pierrot Gourmand, des malabars roses. S'il me restait trois sous après les commissions j'étais parfois autorisée à m'offrir une douceur. Je choisissais un carambar pour ce qu'il y avait écrit sur son papier d'emballage : énigmes ou blagues.
J'aimais aussi observer
la Léonie quand elle pesait sa marchandise. Toujours la même
gestuelle. Elle ajustait ses lunettes, s'essuyait les mains sur sa
blouse, posait le produit entouré de papier journal sur la balance,
disposait méticuleusement les poids en laiton. Enfin, elle se
penchait à l'avant pour lire et annoncer la « sentence »
Elle encaissait les espèces avec une satisfaction non dissimulée.
Jamais de ristourne.
Jamais un compte rond. Elle méritait bien le surnom de « Pèsefin »
Ce sobriquet était tellement entré dans les mœurs que parfois
certains clients commettaient l'impair de la saluer en la nommant
ainsi. Mais Léonie s'en moquait éperdument. Seulement vous pouviez
être sûr que le gaffeur se ferait rouler dans la farine. Et
honteux, ne piperait mot.
Il est une anecdote que je ne peux taire,
À elle seule elle fait la paire,
Elle est vraie, mais funéraire.
Une famille adepte du Rosaire,
Se présentait en nombre impair,
Pour s'incliner devant le père,
De la paroisse du presbytère.
On leur présenta un homonyme du père,
Leurs gênes allèrent au-delà de l'impair.
Dans le village deux mêmes noms faisaient la paire.
La fille du défunt, demanda comment ils connaissaient son père,
Les deux familles à une seule voix faisant la paire,
Se rassemblèrent dans une prière.
Ils se sont excusés à l’église auprès du père,
Qui ravi de ne pas être rappelé auprès du père,
Histoire que cette anecdote fasse la paire.
Un impair fait rire... ou pas, enfin
surtout les autres et notamment les spectateurs si c'est au théâtre et
que Molière les met dans la connivence.
J'ai eu le mois dernier le plaisir de voir la pièce "George Dandin", comédie-ballet dans une mise en scène moderne "déjantée" et très plaisante (humour belge) avec une entrée fracassante déjà dans le hall !
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J'avais déjà vu cette pièce il y a
longtemps dans une mise en scène traditionnelle et j'avais bien ri.
C'est bien "George" sans "s" et c'est bien Dandin, Monsieur Dandin
devenu Monsieur de la Dandinière par son mariage avec Mademoiselle
Angélique de Sotenville et donc par alliance avec cette famille à
particule : "Vous l'avez voulu, vous l'avez voulu, George Dandin..." (réplique culte)
Ce n'est pas lui qui commet un impair.
Dès le début de la pièce nous assistons à la scène où il se retrouve
devant sa demeure en présence du valet Lubin qui en sort et qui lui
confie, dans le plus grand secret, que son maître Clitandre transmet un
billet à Angélique dont il est épris et que le mari de celle-ci ne doit
rien savoir. Dandin encaisse cet impair et la pièce démarre sur cette
indiscrétion malencontreuse...
Bref, Georges Dandin est cocu, il est le dindon de la farce...
Retour au XXème siècle... Plus
récemment, mes voisins de palier, charmants et agréables... Ma voisine
(appelons-la Marie-Ange), fréquentait chaque mardi soir un cours (de tai
chi, dirons-nous), et je m'y étais inscrite aussi dès la rentrée
d'octobre. En novembre, elle n'est pas venue mais la fréquentation de
chacun n'était pas forcément régulière. En me croisant le lendemain dans
l'escalier de l'immeuble, elle m'a dit que sa cousine était malade et
qu'elle n'avait pas pu venir. La semaine suivante, elle était absente
également.
Quelques jours plus tard, son mari
(appelons-le Arnaud), a sonné à ma porte pour me demander quelque chose
concernant l'immeuble, je crois. C'était sans importance, je n'avais pas
la réponse et, juste pour respecter les règles élémentaires de la
politesse, je lui ai demandé des nouvelles de la cousine de son épouse.
- Sa cousine ?
- Oui, elle est malade.
- Oui...
- Enfin, elle va mieux, j'espère ?
- Oui... Tu as vu Marie-Ange hier au tai chi ?
- Non...
- Et la semaine dernière, elle est venue ?
- Euh, non... Je ne crois pas... Enfin, je ne l'ai pas vue...
Il est resté muet, blême, sidéré, les
traits figés, son sourire habituel disparu. Son visage décomposé disait
tout : j'avais commis un impair... et de taille ! Il a tourné les talons
et est rentré chez lui.
J'étais mal et n'arrêtais pas de dire
"Mince ! Qu'est-ce qui se passe ?"... Pas besoin d'un dessin, bien sûr,
et les explications, il me les a données quelques jours après : sa vie
avait basculé sur une parole. Encore une variante sur le même thème.
J'étais très désolée, certes, mais au lieu de me servir ce gros
mensonge, pourquoi ne pas me dire sur la vraie raison de tes
absences, Marie-Ange ? Nous n'étions que simples voisines, sans plus...
Tu n'avais sûrement pas suffisamment confiance en moi, d'une part, pour
partager une telle confidence et d'autre part, même si on peut faire
confiance à quelqu'un, on n'est pas à l'abri d'une fuite, d'une gaffe.
À ce dilemme la solution a été un
mensonge qui sonnait vrai et sincère mais qui n'a pas résisté longtemps :
impair sur impair donc... Et Marie-Ange perd son mari alors
qu'Angélique le garde... mais le contexte et l'époque ne sont pas les
mêmes et si l'on rit de l'un on ne rit pas de l'autre et je regrette cet
impair.
Silence de mort autour de la table à l'annonce du croupier (c'est bien la peine d'annoncer un résultat que tout le monde peut constater (sauf les aveugles bien entendu, comme le chantait Georges. Et d'ailleurs, comment font-ils pour déposer leur(s) jeton(s) ceux -là ? Même mon épouse qui a œuvré quarante ans pour la Ligue Braille ne m'a pas donné de solution ).
Donc : personne n'avait gagné !
Bon, que personne n'ait misé sur le 15, on peut le comprendre : il n'y avait quand même qu'une quinzaine de joueurs autour de la table.
Mais qu'il n'y en ait même pas eu un qui ait misé sur une bonne chance simple, statistiquement, c'est très peu probable.
Alors, qu'est-ce que ça prouve ?
Ça, c'est facile : que je n'ai jamais mis les pieds dans un casino !
Envoyé par Lecrilibriste pour répondre à vos interrogations