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samedi 23 mai 2026

Le bureau ovale (Vegas sur sarthe)

  


J'avais trop souvent entendu mes anciens congénères évoquer des années de disette à l'heure du formica ou à celle plus récente du plastique pour ne pas avoir envie de me farcir le style suédois au risque de me bousiller les mandibules sur un avsiktlig ou un godmorgon... alors j'avais choisi les formes simples, les courbes discrètes du style Directoire et le charme de ses chapiteaux de feuilles de palme en acajou... Miam Miam


C'est fou ce qu'on peut trouver comme vieilleries dans les musées, c'est pourtant là où j'avais rencontré Vrillette, une jeune gourmande capable de vous grignoter les orteils d'un pied de méridienne sans respirer.

Elle tenait ça de sa grand-mère qui avait disait-elle croqué toutes les bergères d'un lupanar du XVIème arrondissement de Paris. Ça c'est la grande classe !


Il fallait voir Vrillette creuser ses galeries "dans un fauteuil" si je peux dire et faire d'adorables petits tas de sciure comme un jeu de piste dans les allées désertes où je la suivais à la trace comme un élève docile.

On s'est plu tout de suite … il faut dire qu'elle était du Capricorne comme moi.


Je me demande encore où cette frêle bestiole pouvait bien stocker tout ça, moi qui me rassasiais d'un bouton de tiroir ou d'une maigre moulure de baldaquin.

Ainsi grâce à Vrillette j'appris tout de ce fabuleux métier de sapeur auquel j'étais destiné mais au fil du temps et des orgies de hêtre et de noyer je sentais bien que Vrillette perdait le moral autant que l'appétit.

Il faut dire que son désir secret, son besoin inassouvi c'était d'aller Outre Atlantique goûter à ce fameux bureau – le Resolute Desk offert par la reine Victoria aux Etats-Unis en 1880 et fabriqué dans le bois d'un navire british sauvé des glaces par les ricains – un bureau de chêne de plus de 220 kilos livré aux frasques du dernier occupant de la Maison Blanche !
Elle répétait qu'il était de son devoir d'aller investir l'illustre bureau – le témoin des galipettes d'une stagiaire pas farouche prénommée Monica – afin d'honorer la mémoire de sa chère grand-mère.

J'eus beau argumenter que là où y'a du chêne y'a pas d'plaisir, je voyais Vrillette dépérir chaque jour, les mandibules désespérément tournées vers son Eldorado.

Je lui présentai même un reste de baldaquin que l'armée de mes congénères convoitait mais rien n'y fit.


Elle disparut un matin alors que j'attaquais une commode Louis XV histoire de varier le menu.

J'espère qu'elle aura pu embarquer sur un de ces tas de ferraille qu'on appelle tankers et qu'elle saura ronger son frein car la route est longue vers les amériques...





 

samedi 25 avril 2026

Trouillard (Vegas sur sarthe)

  


"Poussez! Poussez que diable!" C'est sur ces mots rassurants aboyés par un praticien aux oreilles de ma mère que j'en suis arrivé là.
On dit que j'ai mis du temps à pointer mon nez dans ce monde de brutes comme si je cherchais la marche arrière et ça ne me surprend guère, alors qu'aujourd'hui dans la sérénité des cliniques zen, des mamans périduralisées pondent des marmots aussitôt prêts à mordre la vie à pleines gencives!
Je ne saurais dire si c'était à cause de l'haleine fétide du praticien ou des nibards de la sage-femme mais j'ai appris très tôt à baisser les yeux.
Très tôt c'est à dire dès la cour de récré.
Entre les cogneurs accros à la bagarre, les bavards avec leurs histoires de Toto et les silencieux réfugiés dans l'ombre des platanes j'ai choisi mon camp. C'était décidé ou plutôt c'était ainsi je serais trouillard.


J'ai longtemps cru que les trouillards étaient naturellement de petite taille. Parmi les nains j'aurais pu naître joyeux ou même atchoum mais non, j'étais trouillard. Pourtant j'étais joyeux, un peu amoureux de Blanche Nèje ma voisine mais d'abord trouillard.
Pour moi le trouillard était petit et donc destiné au premier rang de la classe, celui sur qui pointe le doigt qui le propulse sur l'estrade et le vertigineux écran noir, celui dont les oreilles vermillon servent de référence au cours de peinture.
Le trouillard a aussi la responsabilité quotidienne de contenir la meute d'affamés qui l'écrase sur la porte de la cantine en lui arrachant des "Poussez pas" inaudibles.

Dans les réunions de famille le trouillard est celui qu'on fait monter sur la table pour chantonner du Guy Béart tandis qu'un aïeul sourd comme un pot lui lance des "Pousse gamin! Pousse plus fort!"  
Puis avec le temps notre trouillard s'affirme - du moins le croit-il - au point d'être capable de fixer des yeux pendant une heure le bout de ses rangers en tête d'un troupeau de bidasses indisciplinés.
Le même trouillard aguerri - mais pas guéri pour autant - osera même repousser les avances d'une greluche boutonneuse au prétexte qu'il est venu à la boum pour apprécier la musique et que les filles c'est pas son truc.

Quelques décennies plus tard, notre trouillard n'aura conservé de sa timidité qu'une collection - oui je collectionne les trouillards célèbres - et parmi eux moins de nains que de grands trouillards par la taille comme De Gaulle, Jacques Brel ou un certain Zinédine...
Devant autant d'exemples de réussite sociale notre trouillard a envie de dire merci à la vie - tout nain qu'il est - et d'adresser un discret pied de nez à tous ces forts en gueule.

"Poussez! Poussez fort!" ne cesse de me répéter mon psy alors je pousse chaque semaine, allongé sur son sofa en fixant l'horizon incertain de mes orteils recroquevillés.
J'ai même l'impression d'avoir grandi et je devrais me ménager car à trop pousser je vais finir boute-en-train ou même extraverti et ça me fait vraiment peur.
Je suis comme cet oiseau qui piaille sous ma fenêtre dès l'aurore et s'envole au moindre souffle d'air, et comme lui je sais qu'un jour viendra où j'irai me cacher pour mourir.

 

samedi 11 avril 2026

La machine à remonter (Vegas sur sarthe)

   

 


Un matin - mais était-ce un matin -, il fallut bien se rendre à l'évidence : le temps avait bel et bien disparu.


Quand tout le monde ou presque se fut rendu à « L'Eve y danse » - la dernière guinguette encore ouverte dans le canton - le préfet prit la parole en promettant de la rendre : "Boudiou! Je vous donne ma parole que nous allons rapidement trouver une solution à ce fâcheux contre-temps".
La dernière fois qu'il avait dit ça, c'était quand notre fontaine municipale s'était tarie mais j'étais trop jeune pour m'en souvenir et le vieux Paniole n'avait pas son pareil pour en parler.


Vint le tour des questions et chacun tour à tour de faire le tour de la question.
Un garçon vacher voyait le mal en pis et jurait mort aux vaches qu'on était tous foutus tandis que les moissonneurs voyaient le mal en épis.
Monsieur Papillon l'horloger et son éternelle mauvaise foi s'étaient abstenus de venir, prétextant qu'ils n'avaient pas le temps et qu'ils donneraient leur avis en temps utile.
Notre
 jeune instituteur fit justement remarquer que nous avions désormais tout le temps pour y réfléchir sauf que lui était jeune et l'un des rares du canton à être équipé pour réfléchir.
Le clerc de notaire pour qui le temps n'était qu'argent tripotait sa montre dans l'espoir de voir gigoter sa trotteuse et déclara qu'à partir de dorénavant il faudrait gagner du temps.

Des bigotes égrenaient leurs chapelets, retenant dans leurs doigts flétris des perles d'un autre temps en priant Dieu pour qu'il revienne.
Les optimistes affirmaient que de tout temps on avait toujours eu le temps et qu'il allait revenir d'avant longtemps, ce qui ne rassura personne.
Un rastaquouère venu des calanques grecques ou d'on-ne-sait-où osa même prétendre qu'il fallait relativiser le problème mais un cri tonitruant l'interrompit.
"Qui a bien pu tuer le temps?"
La voix forte du 'gardian' avait résonné dans le troquet comme une plombe sur la grosse cloche du campanile aussi personne ne s'avisa de répondre, chacun ignorant qu'il existât une date d'ouverture de la chasse au temps.


Peut-être n'était-il pas tout à fait mort et l'idée d'un mi-temps commença même à circuler dans une assistance fébrile et prête à toutes les concessions. Les initiatives les plus folles fusèrent de toutes parts: laisser du temps au temps, chercher lanterneja (midi à quatorze heures) et bien d'autres galéjades encore.


Comme le vieux Paniole se levait le brouhaha finit en soupir; à le voir péniblement ouvrir la bouche, chacun comprit qu'il allait prendre son temps mais après tout c'était le sien et il était compté.

Il commençait toujours ses phrases par « De mon temps » mais pas cette fois.
"Depuis des lustres..." dit-il "j'ai dans ma remise une machine à remonter que m'avait laissé en gage un certain Wells... un excentrique à qui j'avais prêté ma mule mais qui n'est jamais revenu".


"Le vieux Paniole radote encore, on n'est pas sortis de la guinguette!" ironisa Monsieur Papillon l'horloger.
"Alors si le coeur vous en dit de la remonter..."conclut le vieux en se rasseyant "je l'échange volontiers pour une paire de mules".
Le soir même - mais était-ce le soir - il fallut bien quitter « L'Eve y danse » et le troc eut lieu: un couillon reçut une sorte de sablier géant avec deux cordages et le vieux Paniole une paire d'espadrilles...


samedi 4 avril 2026

Tout premier choix (Vegas sur sarthe)

  


Si l'on est persuadés qu'au Septième jour de la Genèse 1.0 le Tout-Puissant se reposa, des scientifiques viennent d'avancer le contraire en exhumant un questionnaire laborieusement gravé sur tablette qu'IL aurait soumis à ses deux bipèdes fraîchement créés afin de guider leurs premiers pas à l'Eden Park.

Au chapitre vestimentaire Adam eut à choisir entre un slip en peau de kangourou avec la poche, un slip Noé de chez Petit Bateau ou une feuille de vigne des Vignes du Seigneur Premier Grand Cru Classé de l'humanité.


Eve de son côté devait choisir entre la classique et minimaliste tenue d'Eve ou un soutif cœur croisé de latex et feuilles de cannabis assorti d'une paire d'escarpins loup-bouquetin mi-canidé mi-chèvre pointure 37.


Il n'est jamais facile de choisir quand c'est la toute première fois, toute toute première fois comme le chanterait plus tard Jeanne Mas.


Au chapitre communication – bien que les voix du Seigneur soient impénétrables – il fallait choisir soit les paraboles au risque de se faire brouiller l'écoute par les Fèques-Niouses de Satan soit rien d'autre.

Rien qu'à l'idée de se retrouver en silencieux tête-à-tête tous les jours que Dieu fait, Adam et Eve cochèrent la case parabole avec toutes les conséquences qui s'ensuivirent.


Au chapitre descendance puisqu'il en fallait une, le choix du prénom du premier mâle créa la polémique.

Adam opta pour Caïn quand Eve voulut Caha, le troisième choix étant Abel, un certain Abel de Cadix aux yeux de velours comme chanterait plus tard Luis Mariano et son Chi-ca Chi-ca Chic ay ay ay.


Au chapitre Péché original puisqu'il y en eut un, IL leur laissait le choix entre un pêcher de la variété Grosse Mignonne et un pommier Reine des Reinettes. On sait quel choix ils firent et ce fut donc un fruit à gros pépin.


Au chapitre alimentaire le choix du fromage fut cornélien entre Saint Nectaire, le Caprice des Dieux et une tour de Babybel.


Enfin pour les breuvages il restait à choisir entre AOC : Appellation d'Origine Chrétienne et IGP : Indication Géographique du Pater mais pas de choix pour l'apéro du samedi ; IL leur imposa les RTT – Rhum, Téquila, Tabasco – ainsi tombèrent-ils d'accord pour la première fois, toute toute première fois et peut-être la dernière.



 

 

samedi 28 mars 2026

Inepties primaires (Vegas sur sarthe)

   


Je ne gommerai plus la copie de ma voisine pour y inscrire des inepties
Je ne gommerai plus la copie de ma voisine pour …

Je ruminais en mon for intérieur en songeant qu'il me restait encore quatre vingt dix huit lignes à copier sous le regard faussement sévère de notre maîtresse.
Les grosses lunettes à monture d'écaille qu'elle portait par souci d'autorité n'ôtaient rien à ses jolis yeux bleus qui n'avaient besoin d'aucune correction, du moins le croyais-je à l'âge où les mots myopie et presbytie n'étaient pour moi qu'un supplice de plus, le dur combat du i et du i grec!

Pour la petite histoire c'est à cette époque que j'appris quelle réputation on donne aux femmes à lunettes mais ayant déclamé haut et fort cette soi-disant vérité lors d'une réunion de famille, l'avoinée qui s'ensuivit m'ôta pour longtemps l'envie d'en savoir plus sur les moeurs des binoclardes.

Mais je m'égare.
Ce jour-là ma voisine de pupitre s'appelait Mauricette une rouquine rondouillarde au sourire niais qui m'avait suffisamment humilié en géographie pour mériter ma forfaiterie.
Elle avait eu une crise de fou rire lorsque j'avais affirmé que la France se situait au milieu du monde, donc bien placée.
Aussi avais-je subtilisé sa copie pendant la récré pour y ajouter quelques mots issus de mon imagination débordante.
En lisant « sa » prose notre maîtresse apprit que :
« A la fin des cours la connerie retentit »
« Le caviard pousse dans des poissons très chairs »
« Les os des jambes sont les tibias et les Pyrénées »

Si j'avais eu plus de temps j'aurais ajouté cette phrase évidente pour moi « Il faut faire ses devoirs à la maison … pour pouvoir dormir en classe »

Quand j'aurais fini d'écrire mes cent lignes il me resterait à effacer mes « inepties » sur la copie de cette gourde de Mauricette.
J'aurais alors créé sans le savoir mon premier et dernier palimpseste, un mot que j'aurais eu du mal à orthographier à l'époque tout comme aujourd'hui.

 

samedi 21 mars 2026

Ma femme du monde (Vegas sur sarthe)

  


Le vendredi avait toujours été pour moi le jour du poisson mais depuis que je suis en ménage avec Germaine c'est le jour du lèche-vitrine, pour elle... pas pour moi.
Moi je gère le découvert du compte courant car elle ne se contente pas de lécher les vitrines, ça serait trop simple.

"J'arrive tout droit de la rue de Rivoli" me lance t-elle – échevelée, le bibi de travers et les bras chargés de cartons à chapeaux – "quelle expédition !"
"une expédition sur Rivoli" dis-je "alors ça n'a pas changé... Napoléon Bonaparte en parlait déjà en 1797. Donc tu as dû y croiser des autrichiens"
Germaine abandonne ses cartons : "Des autrichiens ? Tu parles, j'ai vu des asiatiques et aussi quelques femmes du monde comme moi"
Je jette un coup d'oeil aux nombreux cartons d'une femme du monde : "Et il y en a combien cette fois-ci ?"
"Je n'ai pas compté mon cher, vous savez bien que j'y vais au feelingue, au coup de coeur et puis j'ai mes chouchous... vous avez entendu parler de Caroll "
Je m'interroge : "Carole Dugenou, la concierge ?"
Germaine voit rouge : "Mais non ! Caroll, la boutique Caroll ! Imagines-tu un instant notre concierge avec un chapeau ?"
Elle vient de passer au tutoiement, signe évident d'agacement.
Oui, j'imagine très bien la concierge avec un bibi. Depuis quand les boutiques de mode seraient-elles interdites aux concierges ?
Germaine reprend : "Aujourd'hui j'ai également sacrifié à Zadig et Voltaire"

Dans sa bouche le mot sacrifier me fait toujours peur, ce sont des mots comme ça que j'associe à faillite, banqueroute, échafaud...
Je m'interroge encore : "Zadig de Voltaire ? Tu t'intéresses aux philosophes des Lumières maintenant ?"
En parfaite femme du monde Germaine s'affale gracieusement sur une chaise : "Qu'est-ce que tu m'embrouilles avec tes phallosophes des lumières ? J'ai assez de soucis à m'habiller décemment sans perdre mon temps dans les boutiques de luminaires"
Elle fronce les sourcils réfléchit un peu et ajoute : "Au fait, pourquoi des lumières ? N'aurais-tu pas cassé mon lustre à pampilles ou un halogène avec tes expériences à la noix ?"

D'habitude Germaine emploie des termes plus crus pour mes expériences à la noix, mais je ne relève pas et je ne les rapporterai pas ici (n'insistez pas), Germaine n'a jamais rien compris à mon art du bricolage.
Son dernier bibi est impressionnant, j'ose une question sur sa plume : "Ça vient d'un faisan ?"
Germaine a son regard noir : "Un faisan ? Je ne fréquente pas les escrocs, Môssieur. c'est un achat tout à fait légitime, accompagné d'un certificat d'authenticité "
Je me racle la gorge : "Je parlais de l'animal à qui on a arraché cette plume" et je montre du doigt la penne authentifiée du malheureux volatile.
Ça lui ferait une belle cuisse au faisan 'il savait qu'il a été plumé avec un certificat d'authenticité à l'appui.

Inutile de relancer la polémique sur sa folle lubie pour les plumes; son dressing ressemble aujourd'hui à une volière et je m'attends à tout instant à y entendre caqueter quelque casoar ou autruche réfractaire à la mode.
Passons au sujet épineux : "Et il y en a pour combien de tout ça ?"
Germaine, évasive : "Heu, une grosse demi-heure"
"Une grosse demi-heure, quoi ?"
"Une demi-heure pour tout ranger"
Je déclare forfait, il est temps que j'aille prendre l'air avant de me replonger dans les comptes : "Ce n'était pas ma question"




 

samedi 14 mars 2026

Ciel mon destin ! (Vegas sur sarthe)

  


C'est dans le blanc laiteux d'un méchant cumulus
ou dans l'œil d'un stratus aux formes biscornues
qu'une experte voyante haussant les bras aux nues
te dira « Méfie-toi, prends garde à l'autobus »

Pointant la troposphère où traînent les cirrus
chargés de particules aux déserts arrachées
la sorcière habitée s'en va jurer, cracher
que tu seras prochainement chinois ou russe

Ainsi troue le destin notre couche d'ozone
inspirant les devins, prophètes de tout poil
quand d'autres lisent au marc de café, au gasoil

ou que les plus « chébran » à coups de mégabits
nous prédisent l'amour ou bien la mort subite
en surfant sur Snapchat ou le fleuve Amazon

 

samedi 7 mars 2026

Nom de Dieu (Vegas sur sarthe)

  

 


Félix ne dormait pas.
C'était toujours ainsi à chaque veille d'intronisation.
Demain il y aurait un banquet, un de plus, cette fois-ci une réception en l'honneur des Chevaliers du Pignon Fixe, une escouade de pédaleurs assoiffés qu'il lui faudrait rincer au cassis-champagne avant d'être adoubée avec une pompe à vélo en guise d'épée.
Seigneur Dieu !
Chacune de ses insomnies le conduisait irrémédiablement à la cave dans le saint des saints où – coiffé de son bonnet de nuit et chaussé d'une des nombreuses paires de lunettes qu'il abandonnait ça et là – il refaisait l'inventaire de son chai.

Il est des régions de France où l'on peut tout à la fois être chanoine, député, maire d'une grande ville et amateur de bons vins sans trop défrayer la chronique.
On disait que sa mairie était le plus grand débit de boissons de la Ville mais il préférait ça à une autre rumeur plus sombre, cette histoire d'attouchements qui sourdait et qui éclaterait au grand jour un siècle plus tard.
Il en avait rincé des gosiers entre les associations de tous poils, les clubs sportifs, les hommes politiques et les vedettes sans compter cette jeunesse bourguignonne dont on voyait « rougir la trogne », qui roulait sous la table et confondait Saint Vincent tournante et orgie.
Du coup sa pile de champagne s'était encore réduite d'un bon mètre.

Etait-ce un effet divin ou bien la buée sur ses lorgnons, il buta sur une caisse d'aligoté, écrasant à la fois son gros orteil et un juron où figurait le Bon Dieu en bonne place.
Un éclair fulgurant illumina la voûte sombre du caveau au point qu'il tomba à genoux, serrant « religieusement » une bouteille de crème de cassis de Dijon à 20°.
La main divine guidait la sienne fermement et c'est ainsi qu'en pleine génuflexion sauta le premier bouchon d'aligoté.
Un quart de cassis, trois quarts d'aligoté... non... trop acide conclut-il en
faisant claquer cette langue qu'il avait souple et surtout bien pendue.
D'ailleurs n'avait-il pas répondu récemment à ce député communiste qui lui reprochait de croire en Dieu sans jamais l'avoir vu « Mon cul, tu l'as pas vu et pourtant il existe »

Un tiers de cassis, trois tiers d'aligoté... non... quatre tiers, c'était un sacrilège pythagorien, un affront aux lois de l'arithmétique.
Après quelques essais infructueux un deuxième bouchon sauta, embuant un peu plus ses verres de lunettes.
Un tiers de cassis, deux tiers d'aligoté... Crévindiou !
Félix tenait l'accord parfait, ni trop acide ni trop sucré, un elixir qui allait ravir les palais les plus retors.
Il s'offrit le luxe d'un « Nom de Dieu » qui résonna sous la voûte ancestrale tandis qu'il se resservait un verre dans les mêmes proportions, pour être tout à fait certain.
A quoi bon s'embistrouiller quand on est en pleine Création ?
Le Tout Puissant avait-il autant joui lorsqu'il avait créé ses deux premiers bipèdes ?
Il tenait là le petit Jésus en culotte de velours, n'en déplaise au très Haut.
Demain à l'heure de l'intronisation, les amoureux de la petite reine chercheraient vainement les bulles dans leur traditionnel blanc-cass.
Ils seraient les premiers à déguster son... comment l'appellerait-il ?
Kir... pourquoi pas comme lui... un Kir

 

 

samedi 28 février 2026

Les beaux dégâts (Vegas sur sarthe)

 

 


Domaine de Versailles – (Samedi)14ème jour de janvier de l'an de grâce 1685

Alors Mazarin, combien de nouveaux dégâts ce matin ?”

Oh rien de bien méchant Sire, des beaux dégâts comme on dit en Espagne... un bronze fut décapité au parterre d'eau”

« Ces manants finiront par tout Me bousiller !”

Il est vrai Sire que depuis que le petit bosquet de la Reine a été ravagé, Versailles a perdu de sa superbe”

Laisse-moi m'occuper personnellement du petit bosquet de la Reine, veux-tu ?”

Euh... pardon. On aura leurs têtes à ces casseurs, Sire, on aura leurs têtes”

Je te paie une fortune pour quoi faire, Mazarin ? Il y a des jours où tu mériterais une calotte !”

Vous m'en offrîtes déjà une, Sire”


Très drôle ! Je t'en ficherai des offrîtes, moi. Chaque jour que Dieu fait, il me tombe une tuile, dans cette résidence bâtie par des propre-à-rien ! Je hais Versailles et ceux qui l'ont érigé”

Sire, hier j'ai justement fait mander Le Vau et Mansart et ils devront répondre de ces malfaçons”

Des malfaçons ? Tu appelles ça des malfaçons ? Des bassins qui fuient, des Grandes Eaux qu'on dirait le bidet de Marie-Antoinette, des bosquets ravagés, des étages en pente ?”

Tenez Sire, voici justement Le Vau et voilà Mansart ou lycée de Versailles”

Plait-il?”

Pardon Sire... ou vice et versa”

Ah vous voilà enfin !”


Euh... vieux carrosse que jamais, Sire”(Version 1650 de vieux motard que jamais)

Dites-moi Mansart, vous m'avez collé de l'occasion, de la récup, ça ne peut pas être du neuf ça ?”

Sur ma tête Sire, c'est tout en Leroi Merlin, garanti trois cent cinquante ans”

Quel roi Merlin ? Il n'y a qu'un seul Roi ici, c'est Ma Majesté !”

Euh... Leroi Merlin l'Enchanteur, Sire, c'est là où vos envies prennent vie, dit-on”

Ah oui ? Regardez dans quel état sont mes envies ! Ca s'écroule chaque jour un peu plus, et je parle même pas de Ma Galerie des Glaces. Même la Pompadour n'y veut plus mettre ses fesses.Ou bien c'est de la camelote ou bien vous avez fait monter ça par des maçons ibériques”

Euh... Sire, il est vrai qu'on a un peu privilégié les soldes mais au vu du budget dont nous disposions... c'était ça ou aller chez Casteau”

Epargnez moi ces détails sordides, Mansart.Budget ou pas, comment voulez-vous que je fasse visiter ça plus tard ? Vous connaissez des curieux qui visiteront des ruines ?”

Euh... en Grèce ils font ça très bien, Sire”

Et bien allez vous y faire voir, Mansart et Le Vau avec ... ou lycée de Versailles comme dit Mazarin”


C'est bien envoyé, Sire. Euh... pour les matériaux de réparation, j'ai ouï dire qu'il existe un moyen de commander en ligne”

Mazarin ! Dois-je vous rappeler qu'il n'y en a qu'un qui commande ici, c'est Ma Majesté !”

For sure, Sire. Votre Majesté peut désormais soi-même commander en ligne”

Et comment ça fonctionne, cette affaire ?”

C'est à la portée du premier quidam venu si je peux me permettre, Sire... on fait ranger les fournisseurs sur une seule et même ligne et on choisit celui qui fait la plus belle révérence ou celui qui crache le plus loin... c'est au choix”

Belle idée Mazarin ! Et bien qu'attends-tu ? Fais moi venir tous ces arnaqueurs... enfin, sauf ce Roi Merlin bien sûr”

Que votre Sire est bonne ”

Tu parles ! Dans cette turne il n'y a plus un parquet qui mérite d'être encaustiqué”

Justement Sire, voilà Le Nôtre”

Notre parquet ?”

'Non Sire... Le Nôtre, enfin le Vôtre... votre jardinier à la française”

Ah Le Nôtre, celui qui m'a fait un labyrinthe dont on ne sort jamais”

« Sire, nous sommes confrontés à des revendications salariales; de ce fait nous n'en voyons pas le bout »
« C'est bien ce que je vous reproche Le Nôtre ! Comment comptez-vous sortir de cette impasse ? »

« Sire, nous avons un plan B, une issue de secours en quelque sorte mais … hum ... il faudrait raser le petit bosquet de la Reine »

« Vous commencez à me chauffer avec ça ! Contez-moi autre chose »

Euh... Sire, il se dit hors de nos frontières que l'étiquette c'est devenu ringard et qu'il existe depuis peu des codes à bâtons *”

Des codes à bâtons *? Hum, et bien chaque chose en son temps, Mazarin. Pour l'étiquette on verra plus tard. Mais quel est ce grand fracas ??”

Euh... ça semble venir de votre Galerie des Glaces, Sire”


* code à bâtons : ancêtre du code barres

samedi 21 février 2026

Le kayak pour les Nuls (Vegas sur sarthe)

   


Le kayak est une sorte de pirogue à deux bouts semblables dite palindrome car tout comme son nom se lit dans les deux sens il se manœuvre dans les deux sens sans avoir à le retourner (du moins dans le sens longitudinal)

Les amateurs de palindromes adorent mener leur kayak en ETE sur la rivière ERDRE en écoutant ABBA.
Ainsi disait Victor Hugo en pagayant à contre sens : « Et la marine va venir à Malte »

Il faut se méfier des imitations, ainsi le kayac n'est pas une pirogue palindrome et doit être utilisé dans le bon sens du terme sous peine de naufrage.
Le mot kayak signifie « bateau de l'homme » alors que les peaux de phoque servant à sa construction sont épilées puis cousues exclusivement par les femmes.
En inuit on n'a pas trouvé de mot pour « bateau de la femme ».
Le kayak originel est un objet singulier : il ne possède donc qu'une seule place.
Le kayak est un bien personnel adapté à la morphologie de son propriétaire, qu'il soit épilé ou poilu.
L'inuit est lui-même vêtu de peaux de phoque épilées puis cousues par les femmes, ce qui lui permet d'épouser son kayak sans pour autant qu'ils soient cousus ensemble.

La qualité d'un kayak tient à celle de l'aiguille en os et du fil en tendon de caribou mais surtout de la dextérité de la couturière.
Un proverbe inuit dit «Si tu vois le doute dans l'oeil de ton voisin de kayak, accuse sa femme » 

Le kayak possède un squelette en bois flotté qui assure son insubmersibilité (pour plus de précisions se référer à Titanic).
La rame se nomme pagaie et s'appelle Reviens dès l'instant où elle est en bois flotté.


« Si la vie est comme un kayak dans une rivière déchaînée, alors la sagesse en est la pagaie » (Orrin Woodward)

 

samedi 14 février 2026

Un sacré défi, ce 910 (Vegas sur sarthe)

   

 


Sur la Valley Drive écrasée de chaleur, un gros véhicule cahote dans un épais nuage de poussière avant de tourner au panneau Junction 910 sur la route 163 puis hésite et s'arrête.

Sorti de nulle part, un vieil homme au visage buriné s'approche.



« Vous cavalez où comme ça ? »

«Euh … à Monument Valley»

«Ugh ! Ça c'est un scoop ! Figurez vous que tous ceux qui prennent la 163 vont à Monument Valley mais vous comptez aller où précisément avec ce chariot ? »

« Euh … c'est pas un chariot c'est un Chrysler Grand Caravan de 260 chevaux et on vient voir les pitons rocheux. Et vous, vous sortez d'où ? »

« Ugh ! Je sors de chez moi comme tous les indiens navajos. Vous pouvez m'appeler Marlborrow »

«Comme les clopes ?»

« Clop ? Whatelse ? Je m'appelle Marl Borrow mais la tribu m'appelle Marl parce que borrow ça fait trop emprunté … Ah Ah »

« Pourquoi Ah Ah ? »

« Borrow … emprunté … faut parler notre langue pour comprendre la vanne»

« O.K. Marl emprunté. Si vous êtes du coin vous nous conseillez quels pitons ? »

« Ugh ! »

« Euh... moi c'est pas Hugues c'est Marcel »

« Ugh ! Pour faire simple allez visiter 'Le grand chef indien' où fut tourné Easy rider puis 'L'oeil qui pleure' où fut tourné Forrest Gump et 'Les trois sœurs' où fut tourné Lucky Luke et ... »

« Pardon mais 'Les trois sœurs' c'est pas plutôt Tchekhov ? »

«Tchekhov ? J'connais pas tous les réalisateurs »

« Laissez tomber ! De toute manière on ne pourra pas tout visiter avec vos foutus chemins caillouteux »



« Comment ça nos chemins sont caillouteux ? La Chevauchée fantastique de John Ford est passée là en 39 sans aucun problème et y z'avaient pas 260 chevaux sous les fesses, par contre avec un bas-de-caisse comme le vôtre vous irez pas loin »

«John Ford ou Chrysler, on va pas se battre pour une marque et puis vous ne connaissez pas Marcel ! Au boulot les copains m'appellent PassePartout »

« Ugh Passe-Partout ! Alors contentez vous d'aller voir le Totem Pole »



« Ça vaut l'coup d'oeil le Totem Pole ? »

« Ugh ! En tout cas ça plaisait à Clint Eastwood ! Il l'a escaladé lui-même en 75 en tournant 'La sanction' »

« Je vois … c'est fou ce qu'on a pu tourner ici »

« Ugh ! D'ailleurs y en a qui tournent encore … on compte plus les visages pâles qui se sont perdus, alors on fait payer au départ ; c'est 80 dollars pour vot' charrette et 4 personnes »

« 80 dollars ? Vous ne perdez pas le Nord, vous les navajos »



« Ugh ! Pour les réclamations adressez-vous au gouvernement et pour le Totem Pole, vous ne pouvez pas le rater, nous les navajos on l'appelle Le doigt d'honneur, le Flip Off, c'est notre message pour les visages pâles »

« Merci bien Marl. Trop aimable »



Marcel se déleste de 80 dollars et réveille les 260 chevaux de sa charrette en maugréant : « Qu'est-ce qu'y a bien pu se passer pour qu'on en arrive là ? Quel est l'abruti qui a déterré la hache de guerre ? C'est surement pas un blanc »



Le vieil homme au visage buriné fait un signe vers la charrette : « Ugh ! Surtout ne ratez pas la boutique de cadeaux de Goulding avant de repartir au diable»



Le vieillard reprend sa route en maugréant : »Quel est le sauvage qui a déterré cette fichue hache de guerre ? C'est surement pas un navajo »



Note de l'auteur (éternel pessimiste maugréant) : Il en faudra des lunes et des lunes avant que la véritable jonction ne voie le jour.





samedi 7 février 2026

La caisse à outils (Vegas sur sarthe)

  


J'ai beau remonter dans mes plus lointains souvenirs, je ne me souviens pas avoir ressenti le besoin ou l'envie de savoir ce qu'il y a à l'intérieur de moi.
Je ne suis même pas sûr que le verbe s'introspecter existe …
Pour le douillet que je suis, ma première crainte c'est que ça fasse mal et qu'il n' y ait aucun remède remboursé pour soigner une blessure d'introspection.
Je ne m'imagine ^pas débarquer aux urgences en prétextant une introspection qui aurait mal tourné et provoqué une hémorragie interne !

Et d'abord pourquoi chercher des réponses à des questions qu'on n'a pas envie de se poser ?
L'introspection demande de faire un effort sur soi et c'est déjà au dessus de mes forces.
Une fois j'ai rassemblé mes forces pour pousser la porte du cabinet d'une introspecteuse professionnelle qui tenait absolument à se faire une idée de l'empreinte de ma carte bancaire ; alors j'ai refermé la porte au moment où elle me déclamait un truc du genre « Connais-toi toi même » , ce à quoi j'ai crié derrière la porte : « Toi même d'abord ! »

Puis je me suis beaucoup documenté - jusqu'à la migraine - et après deux aspirines j'ai fait le bilan de la caisse à outils qu'on me proposait :

La lettre à soi-même ? Manquerait plus que je me fende d'un timbre à trois euros pour m'écrire des trucs que je connais déjà puisque j'en suis l'auteur !

La respiration profonde ? Pourquoi pas si ça peut soigner mon apnée du sommeil chronique.

L'autocritique ? Je n'ai rien à reprocher à ma bagnole, par contre j'aurais beaucoup à dire sur celles de mes voisins !

La boussole intérieure ? Si j'en possède une, elle pointe forcément vers le sud, là où tous les seniors rêvent de bronzer un peu mais pas trop, sous un soleil chaud mais pas trop, les orteils dans le sable mais pas trop.

Voilà, j'avais fait le tour de cette caisse à outils.

 

samedi 31 janvier 2026

Aspasie (Vegas sur sarthe)

   

 


Aux quatre vents d'Athènes on converse, on murmure
Laïs de Corinthe, La belle Léontion
j'entends riches, vénales, libres, prostitution.
L'indigent a choisi : douches froides et bromure

J'ai compté dans ma bourse deux drachmes et trois oboles
je ne suis qu'athénien, artiste, feu-follet.
J'ai choisi mon modèle, Aspasie de Milet
qu'elle soit prostituée de luxe ou sex-symbol

Je sculpte dans l'albâtre à grands coups de ciseau
tout ce que ses mains cachent et tout ce qu'on devine
les monts et les sillons et la source divine

Elle vibre, accomplie, je la possède enfin
le fleuve nous appelle et je sais qu'à la fin
elle m'entraînera de son poids sous les eaux



samedi 24 janvier 2026

L'effet mère (Vegas sur sarthe)

  

 


Ça c'est produit juste avant que je ne sois gazé aux lacrymos vers la barricade du Boul'Mich.
Elle était là à barbouiller le mur d'un slogan percutant "A bas le sommaire, vive l'effet mère".
Entre deux déflagrations je lui ai gueulé que ça s'écrivait é-phé-mè-re comme l'insecte du même nom qui nique en plein vol avant de clamser quelques heures plus tard, et ça l'a faite marrer.
Elle était canon en se marrant.
Moi, sur le même mur j'étais en train de taguer un truc moins cérébral "L'alcool tue. Prenez du LSD"
Elle m'a demandé ce que c'était du élèsedé mais je pleurais trop pour lui répondre.

C'était ma première fois, les potes m'avaient pourtant prévenu que là où y'a du lacrymogène, y'a pas d'plaisir.
C'était vrai et ça l'est encore … c'est fou ce qu'on a fait comme progrès en lacrymos en quelques décennies.
La voilà donc qui m'entraîne loin de la ligne de front, là où y'a moins de plage et plus de pavés et on s'engouffre dans une pharmacie avant que le rideau de fer ne tombe sur nous comme à l'époque de la Guerre Froide.
Elle cherche un truc dans son sac – j'apprendrai qu'elle est élève infirmière – et s'empresse de m'inonder de sérum psychologique !
Pas habitué à héberger des insoumis le pharmacien fait la gueule.
Même s'il a encore la manivelle du rideau de fer à la main j'emmerde le pharmacien. Si j'avais de la peinture j'écrirais ça sur sa vitrine.
Elle me dit qu'il faut aussi se rincer la bouche, alors en guise de cocktail on se refile tour à tour une boutanche de purple drank, un sirop pour la toux mi-soda mi-anxiolytique mi-codéine (oui ça fait beaucoup de mi).

Dehors aussi les cocktails explosent en bouche – surtout en bouche de métro – et les matraques pleuvent sur tout ce qui bouge jusqu'à ce que ça ne bouge plus.
Trêve de présentations, la boutanche passe de ma bouche à la bouche de Germaine et y faut croire que ça créée des liens : dans l'arrière boutique on tombe sur un improbable lit de camp; je garde toujours mes clarks même pour dormir mais cette fois je les quitte pendant que Germaine quitte tout le reste c'est à dire peu de choses puisqu'on est en mai, le mois où on fait ce qu'y nous plait alors qu'en avril … bref.

C'est fou ce qu'une jolie nana peut aller vite quand elle est libérée et déterminée.
Celui qui a tagué "Fêtes l'amour et recommenssez" serait content de savoir qu'on est au moins deux à l'avoir déchiffré !

J'ai l'air ringard avec mes préservatifs, y en a qui en feraient des caisses et Germaine en fait des ballons avant de jouir bruyamment et sans préavis; on a oublié les préliminaires à la grande déception du pharmacien qui nous lorgnait depuis son comptoir.
Pas de doute, la chienlit c'est nous... ça se voit dans nos yeux éparpillés et nos fringues écarquillées ou l'inverse.
On remet ça – l'amour, pas nos fringues – et le pharmacien en perd sa manivelle.


Le lendemain on s'était promis Germaine et moi d'aller taguer "Je jouis dans les pavés" là où on avait mélangé nos graffiti(s) mais quelqu'un avait déjà fait le grand ménage sur le Boul'Mich et dans tout le quartier latin.
On était le 11 mai et le mouvement ouvrier se joignait à la contestation et appelait à la grève générale.
Au bout d'un mois notre belle odyssée tenait toujours bon alors que partout ça sentait le syndicaliste et le manque de tout.
Voilà pourquoi je prends un sacré coup de vieux quand le moindre graffiti sur un mur m'évoque ce souvenir indélébile.

P.S : J'ai écrit graffiti(s) pour ne pas froisser les italiens qui ignorent les pluriels en s. Ils ont même des mots masculins qui changent de sexe au pluriel ; ça doit compliquer les partouzes mais ça n'est pas le sujet.

 

  

samedi 10 janvier 2026

Mon épi d'or (Vegas sur sarthe)

 


Bien avant qu'elle vint je l'imaginais blonde
fragile, délicate, au gré du vent bercée
j'étais en désarroi, fraîchement divorcé
et las de moissonner les filles à la ronde

Et puis elle est passée, un joli brin de fille
à la main son bouquet de fête du battage
elle avait aussitôt pris mon cœur en otage
ce fut un feu de joie et de fil en aiguille ...

Homère a dit qu'Au chaume on reconnaît l'épi'
elle les toisait toutes et je ne voyais qu'elle
ses cheveux en brassées, ses lèvres au goût de miel

Aujourd'hui c'est la mode aux amours désinvoltes
je vois tant de goujats saccager la récolte
je me suis résolu à l'aimer sans répit



samedi 20 décembre 2025

Chaud dessous ! (Vegas sur sarthe)

  

 

Mon barda trop rempli pesait sur les harnais
au loin sur l'horizon un astre s'éteignait
et plongeait dans le noir cette masse trapue
Sainte Mère l'Église et son clocher pointu

En bas les villageois comme autant de fourmis
avaient me semblait-il fait un grand feu de joie,
comme ceux qu'on faisait dans mon Alabama
aux nuits fraîches d'été au bord du Tennessee

Suspendus à leurs fils, oiseaux rudimentaires
les autres loin de moi jouaient les marguerites
on nous avait promis du bon vin et des frites...

J'avais du chocolat, des gommes à mâcher
dans ma tête ces mots, Liberty, liberté
Et c'est alors que j'ai vu les crocs de la terre

  

Défi #941

   Allez, vous en avez bien un bout qui traîne quelque part...   Ficelle