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samedi 25 juillet 2026

VOIR AUTREMENT MAIS VOIR ENCORE (Marie Sylvie)





Il y a des instants où ma vue se dérobe.  
Je ne sais jamais exactement quand cela va arriver :  
Parfois c’est un éternuement
Parfois une toux
Parfois un geste trop vif que mon corps n’a pas eu le temps d’anticiper.  
Alors tout se brouille
Tout se mélange
Comme si le monde glissait derrière un voile mouvant.

Je reste immobile.  
Je laisse les secousses passer.  
Je laisse mon rachis brisé décider du rythme.  
Je laisse mes yeux retrouver leur courage.

La nuit mon coussin orthopédique me tient la tête comme une main bienveillante.  
Le jour mes lunettes deviennent des passerelles entre moi et ce qui m’entoure.  
Je vis avec cette fragilité
Non comme une ennemie
Mais comme une compagne exigeante qui me rappelle chaque jour que rien n’est acquis 
Surtout pas la lumière.

Et puis il y a ces moments où une image me parvient intacte.  
Où la netteté revient comme une grâce.  
Où le monde soudain cesse de trembler.

Cette photographie de l’Église perchée m’a fait cet effet-là.  
Elle est apparue sur mon écran comme une respiration profonde.  
Une arche de pierre
Un jardin taillé
Un clocher blanc
Et derrière
Les montagnes bleutées qui semblaient veiller sur tout.

Je l’ai regardée longtemps.  
Pas seulement avec mes yeux 
Mais avec ce qu’il me reste de vision intérieure
Celle qui ne se brouille jamais.

Dans ce paysage j’ai senti quelque chose se stabiliser en moi.  
Comme si la pierre
Le ciel
Les lignes nettes du jardin venaient me dire :  
《  Tu peux encore voir.  
Tu peux encore recevoir.  
Tu peux encore être touchée. 》

Je me suis imaginée là-bas.  
Sous l’arche.  
Dans la lumière.  
Le vent sur ma peau.  
Les cloches qui résonnent doucement.  
Les silhouettes minuscules qui deviennent des présences discrètes.

Je marchais lentement
Comme on avance dans un rêve où rien ne fait mal.  
Je touchais les haies taillées
Je montais les marches
Je posais ma main sur la pierre chaude de l’Église.  
Et dans ce contact
Je sentais le monde se remettre en place.

Ma vue fragile ne m’empêchait pas de voir.  
Elle m’apprenait à regarder autrement.

Cette photographie
Entourée de noir
M’a rappelé que la vue n’est pas seulement une fonction du corps.  
C’est une manière d’être au monde.  
Une manière de recevoir ce qui se présente.  
Une manière de laisser la beauté entrer
Même lorsqu'elle doit passer par des chemins plus étroits.

Je vis avec une vision qui vacille
Mais je vis aussi avec une sensibilité qui ne faiblit pas.  
Et parfois une image comme celle-ci  
vient me rappeler que malgré les secousses
Malgré les flous
Malgré les nuits difficiles
Il existe encore des endroits où la lumière insiste.

Et ces endroits je peux les voir.  
Je peux les sentir.  
Je peux les aimer.

Même avec mes yeux fragiles.  
Même avec mon cou brisé.  
Même avec le monde qui tremble parfois.

La beauté trouve toujours un chemin jusqu’à moi.




samedi 18 juillet 2026

LA MAIN QUI ATTEND (Marie Sylvie)

  

La main surgissait du sol comme un vestige d’un temps oublié.  
On l’avait peut-être sculptée autrefois
Mais personne ne savait vraiment par qui
Ni pourquoi.  
Les habitants du coin l’appelaient simplement La Main
Comme si elle n’avait jamais eu besoin d’un autre nom.

Elle se dressait au milieu du fouillis végétal
Les doigts levés comme cinq sentinelles
La paume ouverte en un geste d’accueil.  

Le matin 
La lumière glissait sur elle comme une caresse
Révélant les aspérités de la pierre
Les veines imaginaires
Les rides sculptées qui lui donnaient presque un visage.  

Le soir 
Elle devenait plus sombre
Plus mystérieuse
Comme si elle se repliait dans son propre silence.

Un jour 
Un homme s’arrêta devant elle.
Il venait de loin 
Cela se voyait à la poussière sur ses chaussures
À la fatigue dans ses épaules.  
Il resta un moment immobile
Observant la main comme on observe un animal sauvage : 
Avec prudence
Avec respect.

Puis il s’assit.  
La pierre était froide
Mais la sensation fut étrange
Presque douce.  
Il eut l’impression que la main se refermait légèrement
Non pour le retenir
Mais pour le soutenir
Comme si elle avait attendu ce moment depuis longtemps.

Il ferma les yeux.  
Le vent jouait dans les feuilles autour de lui
Et la main semblait respirer avec le paysage.  
Il se demanda qui avait eu l’idée de créer un siège pareil : 
Une main géante
Offerte au monde.  
Était-ce un artiste ?  
Un rêveur ?  
Un fou ?  
Ou bien la nature elle-même
Lassée de voir les humains marcher sans jamais se poser
Avait-elle décidé de leur tendre la paume ?

Lorsqu'il se releva
Il sentit qu’il avait laissé quelque chose derrière lui.  
Un poids
Une inquiétude
Un fragment de fatigue.  
La main elle ne semblait pas avoir changé.  
Elle restait là
Immobile
Patiente
Prête à accueillir le prochain voyageur.

Certains disent qu’elle garde les secrets de ceux qui s’y sont assis.  
D’autres qu’elle porte les rêves que l’on y dépose.  
Mais tous s’accordent sur une chose :  
La Main n’est pas seulement une sculpture.  
C’est un refuge.  
Un témoin.  
Un geste figé qui continue
Malgré la pierre
À tenir le monde un peu plus doucement.

 

samedi 11 juillet 2026

LA TÊTE À L'ENVERS MAIS LE CŒUR DEBOUT (Marie Sylvie)

  





Je suis suspendue dans l’air
La tête en bas
Comme si le monde avait décidé de me regarder autrement.  
Le tissu rouge glisse contre ma peau
Solide et brûlant
Et je sens sa présence comme on sent une vérité que l’on n’a pas choisie 
Mais qui s’impose.  
Je ne suis pas une acrobate
Pourtant je connais cet état : 
L’équilibre précaire
La respiration qui se concentre
La vie qui tient à un fil 
Un fil que je n’ai pas tissé
Mais que j’ai appris à saisir.

Depuis longtemps
Je marche dans un univers où les repères se renversent.  
Les tragédies ont été mes chapiteaux successifs
Dressés sans prévenir
Et chaque fois j’ai dû grimper
M’accrocher
Trouver un point d’appui pour ne pas tomber.  
Je n’ai pas toujours su comment faire
Mais j’ai toujours su que je devais tenir.  
Alors j’ai développé cette étrange aptitude : 
Vivre la tête à l’envers sans perdre le nord.

Le rouge du tissu m’interpelle.  
Je n’aime pas cette couleur.  
Je lui préfère le bleu
Surtout le turquoise
Cette nuance qui respire
Qui apaise
Qui ouvre des portes vers des horizons plus doux.  
Mais le rouge lui me ressemble davantage.  
Il est la couleur de ma colère 
Pas celle qui détruit
Mais celle qui protège.  
La colère qui dit : 
《 Je refuse de m’effondrer. 》
La colère qui m’a tenue debout lorsque mes larmes ont cessé de couler.

J’ai pleuré longtemps
Pour ceux qui sont partis
Pour ceux que la vie m’a arrachés.  
Un jour les larmes se sont taries.  
Non pas par dureté
Mais par épuisement.  
Comme si mon corps avait décidé qu’il avait atteint son quota
Qu’il ne pouvait plus offrir davantage de sel au monde.  
Depuis je ne pleure plus.  
Je ne suis pas triste
Je ne suis pas dépressive.  
Je suis colérique 
Une colère claire
Lucide
Qui garde la tête sur les épaules même lorsque tout est à l’envers.

Alors dans cette photographie je me vois.  
Je suis cette silhouette suspendue
Tenue par un fil rouge que je n’ai pas choisi 
Mais qui m’a sauvée.  
Je suis ce mélange étrange :  
Un cœur rouge qui refuse de mourir
Une âme turquoise qui cherche la paix
Et une tête qui reste droite même lorsque le monde bascule.

Je me sens comme ces acrobates :  
En équilibre dans le déséquilibre
En suspension dans le mouvement
En vie dans la chute.  
Je ne sais pas si je danse ou si je lutte
Si je m’élève ou si je me retiens
Mais je sais que je suis là
Présente
Entière
Accrochée à ce fil rouge qui me traverse et me porte.

Et peut-être que c’est cela ma manière d’exister :  
Avancer dans un monde renversé
Porter une colère qui protège
Chercher le turquoise dans chaque horizon
Et continuer
Encore
À tenir le fil.
 
  


 

samedi 4 juillet 2026

QUAND LA FICTION SE FISSURE (Marie Sylvie)

  


 


Dans ce monde-là
On disait que la réalité avait glissé un soir
Comme une image mal calée sur l’écran.  
Les couleurs avaient pâli
Les voix semblaient venir de trop loin
Et les rues ressemblaient à des décors de cinéma que l’on aurait oubliés de démonter.

Les gens continuaient de marcher
De parler
De vivre 
Mais quelque chose avait changé dans l’air.  
Un souffle.  
Un manque.  
Un silence qui ne venait pas du vent.

On racontait qu’un jour une mère avait perdu son enfant
Et que ce simple fait 
Si simple
Si monstrueux 
Avait fissuré le monde.  
Comme si la réalité
Incapable de supporter l’injustice
Avait commencé à se comporter comme une fiction.  
Les lampadaires clignotaient comme dans les films.  
Les journaux parlaient comme dans les romans.  
Les autorités répondaient comme dans les séries où l’on sait déjà que rien ne sera réparé.

Alors la mère s’est mise à marcher dans cette ville détraquée.  
Elle avançait doucement
Comme si chaque pas était une caresse sur un sol devenu fragile.  
Et partout où elle passait 
Les façades semblaient retenir leur souffle.  
Les ombres se faisaient plus tendres.  
Les bruits plus timides
Parce qu’elle portait en elle une lumière que même la dystopie ne pouvait avaler.

On disait que dans son regard il y avait un éclat qui démentait le monde.  
Un éclat qui disait :  
《 Vous pouvez tordre la réalité
Vous pouvez la rendre sombre
Vous pouvez la faire ressembler à un film qui fait peur…  
Mais vous ne pourrez jamais effacer l’amour. 

Et depuis ce jour la ville 
Pourtant cabossée
Pourtant brisée 
S’est mise à changer.  
Pas d’un coup.  
Pas comme dans les histoires.  
Mais comme une braise qui refuse de s’éteindre.

Une dystopie oui.  
Mais une dystopie où une mère marche encore.  
Et où à chacun de ses pas
Le monde se souvient qu’il pourrait redevenir vivant.
 
 

samedi 27 juin 2026

IRE-AU-GRIFF ET LE RAT ARABIA (Marie Sylvie)

  


  




Lorsque le mot charabia résonna dans la pièce
Ire‑Au‑Griff dressa aussitôt les oreilles.  
Pour lui c’était limpide : 
Char et rat.  
Deux indices
Deux menaces
Deux raisons de sortir son plus beau regard de guerrier.

Il bondit dans son char de carton
Un engin redoutable aux roues dessinées au feutre
Et fit pivoter son canon en rouleau de papier toilette avec une gravité de général moustachu.  
Le monde pouvait trembler : 
Le chat partait en campagne.

Depuis des jours
Un nom circulait dans les ombres de la cuisine :  
Le terrible Rat Arabia
Voleur de croquettes de poulet
Un rongeur ambitieux qui rêvait de renverser l’ordre sacré du garde‑manger.  
Il avait déjà tenté plusieurs incursions nocturnes
Laissant derrière lui des miettes compromettantes et une odeur de complot.

Ire‑Au‑Griff lui n’allait pas laisser un rat s’emparer de ses trésors crousti‑fondants.  
Il roula
Racla
Dérapa
Son char grinçant comme un vieux cuirassé de fortune.  
Chaque miaulement sonnait comme un avertissement :  
《 Rendez‑vous ou affrontez ma griffe ! 》

Le Rat Arabia surgit enfin
Moustaches hérissées 
Brandissant un quignon de pain sec comme un sceptre de rébellion.  
Mais devant le char de carton  
Devant le regard incandescent du chat
Il comprit que la bataille était perdue d’avance.

Ire‑Au‑Griff récupéra son butin 
La queue haute
Le poil victorieux.  
Et depuis ce jour
Lorsqu'il entend charabia
Il sourit 
Car pour lui ce n’est pas un mot désordonné :  
C’est un signal de mission
Un appel à défendre le royaume des croquettes.


 

samedi 20 juin 2026

LE BEFFROI QUE JE N'ATTEINDRAI PAS (Marie Sylvie)

  


 
Je repoussais toujours les voyages à plus tard.  
Je me disais qu’un jour
Lorsque le travail se calmerait
Lorsque la vie serait plus douce
Lorsque j’aurais le temps… j’irais voir les beffrois du Nord
Les cathédrales du Sud
Les falaises de l’Ouest.  
Je croyais à cette retraite pleine de routes et de paysages
À ce grand souffle d’air qui me porterait enfin.

Puis mon corps a dit non.  
Un non définitif
Sans appel
Sans détour.  
Alors les voyages se sont refermés comme des portes trop lourdes pour mes mains fatiguées.

Il n’y a pas de beffroi dans la Sarthe  
Ou alors je ne l’ai jamais trouvé.  
Mais ce mot aujourd’hui m’ouvre un passage.  
Je voyage autrement
Couchée
Immobile
Mais pas vaincue.  
Je traverse les villes par Internet
Je m’endors devant des images qui ne sentent ni la pluie ni la pierre chaude
Mais qui me tiennent compagnie.  
Je regarde les clochers
Les tours
Les places
Et j’imagine le vent qui me manque
L’odeur du monde que je ne peux plus respirer.

Le beffroi que je ne verrai jamais debout
Je le visite quand même.  
Je le visite avec les yeux du dedans.  
Et parfois c’est presque mieux : 
Il ne pèse pas
Il ne juge pas
Il ne me rappelle pas ce que je ne peux plus faire.  
Il m’accueille
Simplement
Comme une vieille tour qui sait que certains voyages ne se font plus avec les jambes
Mais avec la mémoire et la lumière.

samedi 13 juin 2026

AMBIANCE ... DEUX MONDES DANS LA MÊME NUIT (Marie Sylvie)

  


 


Il y a des lieux où l’ambiance ne se contente pas d’exister :  
Elle se dédouble
Se contredit
Se déchire.  
Cette discothèque en faisait partie.

D’un côté la fête battait son plein.  
Un anniversaire qui riait trop fort
Un enterrement de vie de garçon qui levait les bras  
Comme si le monde entier était une piste de danse.  
Les verres tintaient.
Les épaules se frôlaient
Et la musique gonflait les sourires  
jusqu’à les faire déborder.

De l’autre côté
À quelques mètres seulement
Un homme noyait son divorce dans l’alcool.  
Il ne fêtait rien lui.  
Il tentait juste d’oublier.  
Son ambiance à lui était lourde
Épaisse comme une fumée qui ne veut pas monter.  
Il buvait pour étouffer le silence  
que personne n’entendait.

Et moi au milieu
Je travaillais depuis trois ans  
Sans jamais voir la couleur d’un salaire.  
Je connaissais les coulisses
Les faux éclats
Les vraies misères
Les rires qui sonnent creux  
Et les regards qui glissent trop vite.

Cette nuit-là 
Les deux ambiances se sont percutées.  
La joie trop bruyante
La tristesse trop imbibée.  
Un mot de travers
Un geste de trop
Et la fête s’est renversée.  
Les rires se sont changés en cris
Les verres en projectiles
La piste en champ de bataille.

L’ambiance alors n’était plus double.  
Elle était unique
Violente
Absurde.  
Une seule vibration
Un seul chaos
Comme si la nuit elle-même avait perdu l’équilibre.

Et moi témoin malgré moi
J’ai vu ce que peu voient :  
Qu’une ambiance peut basculer d’un souffle
Qu’elle peut contenir à la fois  
le meilleur et le pire
Et que parfois
Elle finit par choisir le pire.


 

samedi 6 juin 2026

SOURIRE EN MOUVEMENT (Marie Sylvie)

  


 

Un Zazou
C’est d’abord un sourire qui marche.  
Un sourire qui a mis des chaussures trop rapides  
Et qui traverse la ville en fredonnant des refrains  
Que personne n’a commandés 
Mais que tout le monde attendait.

Il avance avec une légèreté contagieuse
Comme si chaque pavé lui murmurait :
《 Allez vas-y ! 
Fais-nous rire un peu ! 》.  
Et lui docile s’exécute :  
Il cligne de l’œil au soleil
Il salue les pigeons comme des vieux copains
Il offre aux passants un éclat de joie  
Sans même s’en rendre compte.

Le Zazou ne se rebelle pas :  
Il désobéit par bonne humeur.  
Il déplace les ombres d’un coup d’épaule.
Il décoince les journées trop sérieuses.
Il remet du swing là où la routine s’était assise.

Et lorsqu'il tourne au coin d’une rue
On croit entendre derrière lui  
Un petit rire qui trottine encore
Comme un bonheur qui n’a pas fini de dire son nom.

 

 

samedi 30 mai 2026

LA CHAMBRE DE RÉSONANCE (Marie Sylvie)

  

  

    

Yodel  
Avant que mon corps ne m’impose le silence
J’avais une voix.  
Une vraie.  
Une voix qui savait tenir le souffle
Arrondir les notes
Et ouvrir un chemin dans les oreilles des enfants.  
 
Ils venaient se blottir dans ma chanson  
Comme on se glisse dans une lumière chaude.  
Je chantais pour eux
Et dans leurs yeux
Je voyais le monde s’apaiser.  

Aujourd’hui ma voix s’est retirée  
Tel un oiseau fatigué qui replie ses ailes dans un coin de ciel.  

Alors j’écoute.  

J’écoute ceux qui peuvent encore lancer un yodel dans l’air vif
Ce cri qui change de hauteur 
Tel un cœur qui saute une marche.  

J’admire leur souffle
Leur liberté verticale
Cette façon de faire danser la montagne  
Avec un simple battement de gorge.  

Moi je n’ai plus la voix
Mais j’ai gardé l’écoute.  

Et parfois
Lorsqu'un yodel fend l’espace
J’ai l’impression que quelque chose en moi répond encore
Un écho discret
Un souvenir debout
Une petite chambre de résonance que l’invalidité n’a pas réussi à éteindre.


 

samedi 23 mai 2026

XYLOGRAPHIE OU L'ART DE LAISSER LA MAIN TREMBLER (Marie Sylvie)

 


 
On dit que la xylographie est un art ancien
Une planche de bois
Un couteau
Un souffle retenu
Et la patience d’un monde qui ne connaissait pas encore  
la tyrannie du  "copier-coller".

Moi lorsque j’entends ce mot
Je vois un être humain penché sur le bois
Qui cherche moins à reproduire qu’à rencontrer.  
Chaque fibre résiste
Chaque nœud dévie la ligne
Et c’est justement là que tout commence
Dans l’imperfection offerte
Dans la matière qui dit non.

La xylographie n’a jamais voulu être parfaite.  
Elle voulait seulement transmettre une présence
Une trace chaude
Un relief qui garde mémoire du geste.  
Même imprimée cent fois
Chaque estampe porte une nuance
Une hésitation
Comme si le bois refusait de se laisser dompter par l’idée même de conformité.

Puis sont venues les machines.  
Elles ont promis l’identique
Le sans-faute
Le sans-âme.  
Elles ont fait croire que la beauté se trouvait dans la répétition exacte
Dans la copie conforme
Dans l’effacement de la main.

Mais le bois lui continue de parler.  
Il murmure que la perfection est un mensonge poli
Et que la vraie fidélité n’est jamais dans la duplication
Mais dans la singularité assumée.

La xylographie c’est l’art de dire 
《 Je ne serai jamais identique.  
Et c’est ainsi que je suis vraie.》
 
 
 
 

samedi 16 mai 2026

SOUS L'AILE DE L'ÉPUISEMENT (Marie Sylvie)

  


  

Il y a des soirs où je ne savais plus très bien si je marchais encore ou si je tenais par habitude.  

Le matin j’étais enseignante :  
Je portais des regards jeunes
Des questions qui tremblaient 
Des avenirs qui attendaient qu'on les aide à naître.  
Former des diplômés c’était plus qu’un métier 
C’était une responsabilité qui me dépassait.  

Le soir j’étais cheffe d’entreprise :  
Je portais des attentes d’adultes
Des projets à mener
Des clients à rassurer
Des décisions qui ne pouvaient pas attendre demain.  
Servir juste
Servir bien
C’était ma manière de tenir parole.  

Et entre les deux il y avait moi
Morte de fatigue
À ramasser mes forces comme on ramasse des miettes de lumière.  

C’est là qu’elle venait.  
Pas une ●Walkyrie de légende
Pas une guerrière casquée
Mais une présence discrète
Une gardienne de souffle.  

Elle se penchait vers moi  
Chaque fois que je m’effondrais dans un coin de journée
Et d’une main invisible
Elle me relevait.  

Elle ne me parlait ni de gloire ni de victoire.  
Elle me parlait de sens.  
Elle me rappelait que certaines vies  
se tiennent debout pour autre chose que la rémunération :  
Pour la trace qu’elles laissent
Pour les êtres qu’elles accompagnent
Pour la justesse qu’elles tentent de maintenir malgré les nuits trop courtes.  

Sous l’aile de l’épuisement
Je n’étais pas héroïque.  
J’étais vivante.  
Et c’était déjà beaucoup.  

Ma Walkyrie ne m’a jamais conduite au Valhalla.  
Elle m’a conduite à demain.  
À ce lendemain que je croyais hors de portée
Et que pourtant je finissais toujours par atteindre.

 

samedi 9 mai 2026

LE PAYS OÙ JE CONTINUE (Marie Sylvie)

  


  

 

Je n’ai pas attendu la vieillesse pour devenir valétudinaire.  
Le mot est venu me trouver bien plus tôt
À cinquante‑trois ans
Comme un verdict sans appel.  
Je n’ai pas choisi cette lenteur
Ni cette immobilité
Ni ce pays étrange où l’on vit allongée comme on habiterait une île isolée.  
J’y ai été projetée
Le rachis cervical brisé
Le corps marqué par des violences qui ont laissé des cicatrices visibles et d’autres que personne ne voit.

Depuis je vis dans un monde où chaque jour commence par une négociation avec la douleur.  
Elle est là avant même que j’ouvre les yeux.  
Elle me précède
Me suit
M’enveloppe.  
Elle n’a pas besoin de frapper à la porte : 
Elle vit ici
Avec moi.

Je pourrais dire que je m’y suis habituée
Mais ce serait mentir.  
On ne s’habitue jamais vraiment à souffrir.  
On apprend seulement à composer
À respirer entre deux vagues
À tenir debout intérieurement lorsque le corps
Lui
Ne peut plus.

Et dans cette vie couchée
Une autre présence s’est installée : 
La peur.  
Pas une peur spectaculaire non.  
Une peur sourde
Tenace
Qui se glisse dans les interstices de mes pensées.  
La peur que mon mari se lasse.  
La peur qu’un jour il regarde ma fragilité comme un fardeau.  
La peur qu’il se dise qu’il mérite mieux qu’une femme qui ne peut plus marcher
Plus sortir
Plus rire comme avant.

Je sais que cette peur vient de la douleur.  
Je sais que c’est elle qui dramatise
Qui amplifie
Qui transforme chaque doute en catastrophe.  
Je sais que mon cerveau
Épuisé
N’a plus la force de trier le vrai du faux.  
Mais savoir n’empêche pas de ressentir.

Alors parfois je lui dis :  
《 Et si un jour tu en avais assez ? 》
Et lui
Avec cette façon un peu brusque qu’il a d’aimer
Me répond que je suis ridicule.  
Ridicule de croire qu’il partirait.  
Ridicule de penser que je ne suis plus agréable.  
Ridicule de laisser la douleur me dicter des scénarios qui n’existent pas.

Je devrais le croire.  
Je veux le croire.  
Mais la souffrance est une brume qui déforme tout
Même les certitudes les plus solides.

Pourtant il est là.  
Jour après jour.  
Il reste.  
Il m’aide.
Il me parle.
Il s’agace parfois.
Il rit parfois.
Il vit avec moi dans ce pays valétudinaire où je n’aurais jamais voulu l’entraîner.  
Et dans ses gestes
Dans sa présence
Dans sa fidélité silencieuse
Il y a une vérité que la douleur ne peut pas effacer :  
Je ne suis pas seule.

Je ne suis pas un poids.  
Je suis une femme blessée oui
Mais vivante.  
Une femme qui pense
Qui écrit
Qui ressent.  
Une femme qui transforme l’immobilité en clairvoyance
La lenteur en écoute
La fragilité en lucidité.

Je suis valétudinaire
Mais je ne suis pas abandonnable.  
Je suis valétudinaire
Mais je suis aimée.  
Je suis valétudinaire
Mais je suis encore moi 
Entière
Sensible
Debout à l’intérieur.

Et peut‑être qu’un jour
Lorsque la douleur fera un peu moins d’ombre
Je verrai ce que lui voit déjà :  
Que je vaux la peine que l’on reste.


 

samedi 2 mai 2026

LÀ OÙ L'AIR MANQUE (Marie Sylvie)

  


  


Je savais que les adultes descendaient toujours là‑bas
Dans cette partie interdite de la ferme.
Un endroit sombre
En contrebas
Presque sous terre. 
Un lieu où je n’avais pas le droit d’aller
Et qui me faisait peur rien qu’à l’imaginer. 
C’était mon premier underground
Un territoire où les voix devenaient plus dures
Où les gestes se faisaient secrets.

Ce jour‑là j’ai voulu m’éloigner d’eux. 
Me cacher. 
Trouver un endroit où leurs jeux d’adultes ne pourraient pas m’atteindre.
J’ai vu le vieux congélateur où l’on gardait les graines pour les volailles
Les lapins
Les chevaux
Et tout ce qui grattait dans les murs. 
Un coffre blanc
Posé dans l’ombre 
Telle une trappe vers un monde enfoui.

Je me suis glissée dedans. 
Je croyais que ce serait un refuge. 
Un abri sûr 
Où personne ne penserait à me chercher. 
Un souterrain improvisé
Choisi pour disparaître un moment.

Mais la porte s’est refermée
Et tout est devenu noir. 
Un noir compact
Sans fissure
Sans échappée. 
L’air s’est épaissi d’un coup
Chargé de poussière de graines
D’odeurs lourdes qui me brûlaient la gorge. 
J’entendais les adultes juste derrière
Si proches que je pouvais deviner leurs pas
Mais incapables d’imaginer que j’étais là
Enfermée
À retenir mon souffle.

Dans ce coffre j’ai compris ce que veut dire disparaître. 
Être vivante
Mais sans issue. 
Être là
Mais sans espace. 
Un underground sans rails ni tunnels :
Juste un froid immobile
Un noir compact
Et la peur qui s’installe pour longtemps.

Depuis mon corps n’a jamais rouvert la porte. 
Le noir me serre. 
Les pièces étroites me coupent l’air. 
Je porte encore en moi ce souterrain d’enfance
Ce lieu clos où j’ai appris trop tôt que l’on peut être enfermée 
Sans que personne ne s’en rende compte.

 

 

samedi 25 avril 2026

Trouille de Souillé (Marie Sylvie)

 


  


J’avais dix ans
Pas plus.  
Ma mère m’avait envoyée chercher mon père au bistrot.  
C’était tard
Un de ces tard où même les chiens dorment.  
Le chemin je le connaissais par cœur
Mais cette nuit‑là il avait une drôle de figure.  

Au bout de quelques pas j’ai senti quelqu’un derrière moi.  
Pas un bruit franc non.  
Juste une présence.  
Un poids dans le dos.  
Un pas qui collait au mien.  

Pour vérifier j’ai tourné vers la plage de Souillé.  
Un chemin bordé d’arbres
Serrés comme des vieux qui murmurent.  
Là‑dedans la nuit était noire comme du goudron.  
Si quelqu’un me suivait il serait obligé de tourner aussi.  

Et il a tourné.  
L’ombre
La vraie.  
Pas un rêve
Pas un bruit de bête.  
Quelqu’un.  

Alors j’ai couru.  
Couru comme une gamine qui veut juste rester vivante.  
Je n’étais pas une trouillarde
Mais là… c’était la peur qui décidait.  

Dans le noir je n’ai pas vu l’ornière.  
Mon pied s’est tordu d’un coup sec.  
La douleur m’a coupé les jambes.  
Je suis tombée
Roulée dans le fossé comme un sac de grain qu’on jette.  

Et puis plus rien.  
Le trou noir.  
Évanouie.  

C’est sûrement ça qui m’a sauvée.  
Le fossé m’a avalée
La terre m’a cachée.  
Le type a dû perdre ma trace
Faire demi‑tour
Disparaître.  

Lorsque j’ai rouvert les yeux il faisait déjà clair.  
J’avais froid
J’avais mal
J’étais sale.  
Et si mes sous‑vêtements n’avaient pas gardé la marque de la peur
J’aurais peut‑être cru que tout ça n’était qu’un mauvais rêve.  

Mais non.  
La trouille
La vraie
Celle qui vous attrape par la nuque
Je l’ai rencontrée là
Dans ce chemin de Souillé
Et elle m’a laissée repartir
Mais jamais indemne.


             Je suis sortie du fossé
             Mais pas de cette nuit-là.

 

samedi 18 avril 2026

LA DOUCEUR QUI MORD (Marie Sylvie)

 

 


  

Je suis d’abord attirée par la blancheur de cette fleur.  
Elle me parle
Peut-être parce que moi aussi j’aime m’habiller de blanc
Comme si la lumière pouvait devenir une seconde peau.

Je me penche vers elle
Confiante
Pensant trouver une douceur sœur
Une innocence tranquille
Mais la Stramoine me surprend :  
Sous son éclat pur je sens une pointe
Une vigilance
Presque une défense.

Je ne lui ressemble pas.  
Moi en robe longue et blanche
Je ne suis pas cette fleur qui hérisse ses bords  
Pour tenir le monde à distance.  
Et pourtant…  
Je reconnais quelque chose d’elle en moi :  
Cette nécessité silencieuse de se protéger pour survivre
De garder une frontière
Même fine
Entre ce que je donne 
Et ce que je préserve.

La stramoine me rappelle que la beauté peut être armée
Que la lumière peut avoir ses angles
Et que la douceur n’est jamais naïve.  
Elle veille comme je veille.  
Elle se tient debout.

La stramoine se tient debout elle.  
Moi je ne le peux plus.  
Je reste alitée
Dans ce monde qui m’oblige à la patience
Mais ma force ne dépend pas de mes jambes.  
Elle circule autrement.

Je ne me dresse pas comme cette fleur
Mais je veille moi aussi
Depuis mon lit qui est devenu mon poste d’observation
Mon lieu de résistance douce.  

Je ne suis pas armée comme elle
Je n’ai pas ses piquants
Mais j’ai appris
À ma manière
À protéger ce qui en moi demeure vivant
À garder ma lumière intacte 
Même lorsque le corps se fait fragile.

La stramoine se défend par ses bords.  
Moi je me défends par ma lucidité
Par ma douceur qui refuse de céder
Par ma façon de rester présente  
Même immobile.

 

samedi 11 avril 2026

Radotage universitaire (Marie Sylvie)

 

 


 


On disait que je radotais.
Mais eux… ah eux !
Ils avaient inventé un radotage de compétition
Un refrain de cour de récré
Transposé dans les bancs trop sages de l’amphithéâtre.

Chaque Lundi
Chaque Mardi
Chaque jour pair ou impair
C’était la même litanie :
La teuf du week-end
La meuf du moment
Le keuf qui avait failli tout gâcher.

Trois mots en rime pauvre
Trois piliers d’un univers minuscule
Où l’aventure se résumait à un gobelet rouge
Un cœur hésitant
Et une fuite en baskets.

Je les regardais ces futurs notables
Ces héritiers de dossiers impeccables
Ces apprentis cadres supérieurs qui parlaient 
Comme si la vie se résumait à un épisode de série mal doublée.

            Le radotage parfois 
           C’est juste l’enfance
           Qui refuse de rendre les clés.


Et moi dans tout ça
Je jouais les professeurs sévères
Les gardiennes du bon usage
Les veilleuses du verbe.

Je leur reprochais leur rituel
Leur boucle sonore
Leur vocabulaire cabossé qui tournait en rond 
Comme un scooter sans pot d’échappement.

Mais au fond
Je les aimais bien dans leur chaos.
Ils radotaient pour se rassurer
Pour se reconnaître
Pour appartenir.

Et moi je radotais pour les réveiller
Pour les pousser un peu plus loin
Pour leur rappeler que les mots sont des portes
Pas des cages.



        Chaque génération radote à sa manière.
        L’important
       C’est ce qu’elle finit par comprendre en chemin.
    

 

samedi 4 avril 2026

LEÇON D'HUMANITÉ EN DEUX UNIFORMES (Marie Sylvie)

   

 



Le couloir de l’hôpital sentait le désinfectant et la fatigue. 
Une lumière pâle glissait sur les murs comme si elle hésitait à vraiment éclairer. 
On m’avait appelée
non pas comme témoin
ni comme proche
mais pour ce don étrange et ancien que certains reconnaissent encore
celui qui apaise les corps lorsque les mots ne suffisent plus.

Dans la chambre l’accidenté gisait encore secoué de l’intérieur. 
Sa moto avait dansé un instant de trop et la route avait repris ses droits. 
Il respirait comme quelqu’un qui revient d’un autre monde.

Le médecin entra le premier
suivi d’une nuée d’infirmiers. 
Leur voix n’était pas tranchante
non… elle était lourde 
et chargée d’un reproche qui tombait comme une pluie froide.

《 Si vous aviez mieux tenu votre guidon…
 On pourrait enfin souffler pendant cette garde…
Vous n’imaginez pas ce que ça représente pour nous… 》

Chaque phrase frappait l’air comme une gifle. 
Leur sévérité n’était pas méchante mais elle tombait mal. 
Le blessé lui encaissait en silence.

Puis les gendarmes sont arrivés. 
Leur présence aurait pu peser mais elle fut au contraire une respiration. 
Ils parlèrent doucement avec une humanité simple.

《 Nous allons devoir vous poser quelques questions. 
C’est pour l’assurance 
pour comprendre ce qui s’est passé.
Rien contre vous.

《 Vous avez eu de la chance. 
Le mal est fait certes oui… mais vous êtes vivant. 
Et c’est pour éviter que d’autres finissent ici que nous veillons sur les routes.》

Le questionnaire n’était plus un interrogatoire mais une main tendue.
Une manière de dire : 
Tu es adulte
Tu as chuté
mais nous sommes là pour remettre un peu d’ordre autour de toi.

Ce jour-là j’ai appris que la douceur ne porte pas toujours la blouse blanche
et que la sévérité ne porte pas toujours l’uniforme. 
La véritable guérison commence souvent par une voix qui ne juge pas. 


          Il arrive que la lumière se glisse 
          là où l'on attendait l'ombre
          et que l'ombre tombe 
          là où l'on cherchait refuge. 



samedi 28 mars 2026

PEAU - PALIMPSESTE (Marie Sylvie)

 




Lorsque j’étais jeune
Je tatouais pour manger.
Artisanal
Sauvage
Avec l’urgence pour encre
Et la débrouille pour atelier.

Pour vendre mon travail
Je me suis écrite moi-même.
Un T pour Terre
Un F pour Feu.
Je voulais les quatre éléments
Tel un alphabet de force gravé dans la peau.

Puis l’hésitation est venue
Minuscule mais tenace
Tel un caillou dans la chaussure.

Pour l’Eau fallait-il un E
Fidèle à l’orthographe
Ou un O
Fidèle au murmure du mot lorsqu'il roule dans la bouche ?

Pour l’Air fallait-il un A
Clair telle une voyelle levée
Ou un V
Pour le Vent qui traverse tout sans demander la permission ?

Je ne savais pas choisir.
Et l’indécision parfois pique plus fort que l’aiguille.

Alors j’ai effacé les lettres
Du moins j’ai essayé.
La peau a gardé la mémoire mieux que moi.

Sous la cicatrice il reste encore
Le fantôme du T
Le souffle du F
Et surtout cette question sans réponse
qui me suit 
Telle une ombre douce.

Ma peau est devenue un palimpseste
Ni masculin ni féminin
Juste un parchemin vivant
Où l’on devine encore la jeune fille 
Qui cherchait comment écrire le monde
Sans se tromper de lettre.


           Rien ne s'efface vraiment
               Tout se transforme. 


samedi 21 mars 2026

ANTI-ONIOMANIE : MODE D'EMPLOI DEPUIS MON LIT (Marie Sylvie)

  


 



On parle d’oniomanie
Mais moi je suis l’exact contraire :  
Un écureuil prudent
Qui compte ses noisettes 
Avant même de les croquer.

Alitée je n’use ni chaussures  
Ni vêtements de sortie ...
Mes pyjamas durent plus longtemps  
que certaines modes.

Et puis pour dépenser 
Il faudrait se lever
Sortir
Courir les boutiques…  
Moi je fais des réserves immobiles :  
Un peu de chaleur
Un peu de lumière
Et beaucoup de patience.

Ma petite pension file d’abord 
Vers le loyer
L’eau
L’électricité
Comme des rivières qui savent exactement où aller.  
Ce qu’il reste je le garde  
Comme un trésor discret
Pour les jours où le cœur a besoin d’une douceur.

Finalement l’oniomanie
C’est pour ceux qui marchent.  
Moi je pratique la frugalité poétique :  
Je vis avec peu
Mais je le vis pleinement.


            À chacun sa folie : 
     La mienne est de ne rien acheter ...
            Et de très bien m’en porter.


 

samedi 14 mars 2026

LÀ OÙ LES NUAGES ME RECONNAISSENT (Marie Sylvie)


 



Il y a des soirs 
où la solitude devient si dense  
qu’elle semble s’installer à côté de moi
silencieuse
immobile
presque palpable.  
Dans ces moments-là
je sens mon cœur battre  
comme s’il cherchait une issue dans l’obscurité.  
Alors je lève les yeux.

Je ne le savais pas encore
mais ce geste simple portait un nom ancien :  
la Néphélomancie.
L’art de lire dans les nuages ce que l’âme n’ose pas dire.  
Je ne cherchais pas à prédire l’avenir.
Je cherchais seulement un signe  
que je n’étais pas entièrement perdue.

La fenêtre s’ouvre sur un ciel lourd
Un ciel qui ressemble à une mer renversée.  
Les nuages avancent lentement
Chargés d’histoires que je ne connaîtrai jamais.  
Je reste immobile
Les mains posées sur le rebord
Et j’attends que quelque chose se passe
Ne serait-ce qu’un frémissement.

Au début il n’y a rien.  
Juste le gris 
La fatigue du jour
Et cette impression d’être minuscule dans un monde trop vaste.  
Mais peu à peu les formes se précisent.  
Un premier nuage se détache
Une courbe
Une ombre
Un relief.  
On dirait un visage.  
Pas un visage connu
Un visage venu d’ailleurs
Comme si le ciel lui-même avait décidé de se pencher vers moi.

Je le regarde longtemps.  
Il ne parle pas
Ne sourit pas
Mais il est là.  
Et cette simple présence suffit à fissurer ma solitude.  
Je me dis alors :  
《 Peut-être que je ne suis pas aussi seule que je le crois. 》 

Un second visage apparaît
Plus flou
Plus mouvant.  
Il semble se former et se défaire à la fois
Telle une pensée que je n’arrive pas à retenir.  
Il a quelque chose de tendre
Une douceur qui n’appartient ni au passé ni au futur.  
J’y lis un encouragement silencieux
Un souffle qui murmure :  
《 Tiens bon. 
La nuit n’est jamais totale. 》

Puis vient un troisième nuage
Plus massif
Plus sombre.  
Il ressemble à une silhouette qui avance
Bras ouverts
Comme si elle voulait accueillir ma fatigue.  
Je sens une chaleur étrange dans ma poitrine
Une chaleur qui ne vient ni du corps ni de l’air
Mais d’un endroit plus profond
Là où se cachent les forces que j’oublie d’avoir.

La pluie commence à tomber
D’abord en gouttes timides
Puis en un rideau fin qui brouille les contours du ciel.  
Les visages se dissolvent
Mais leur présence demeure
Telle une empreinte légère sur la peau de mon âme.

Je ferme la fenêtre
Mais quelque chose a changé.  
La solitude n’a pas disparu
Non ...
Elle s’est simplement adoucie
Comme si les nuages avaient pris une part du poids  
Pour que je puisse respirer un peu mieux.

Et dans le silence revenu
Je comprends enfin ce qu’est la Néphélomancie :  
Non pas un art de prédire
Mais un art de recevoir.  
Recevoir ce que le ciel offre
Recevoir ce que mon cœur murmure
Recevoir la preuve fragile que même dans les moments les plus sombres
Il existe des présences 
Réelles ou imaginées
Qui veillent 
Un instant avec moi.



 

Se sont recueillis au cimetière

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