Il y a des instants où ma vue se dérobe.
Je ne sais jamais exactement quand cela va arriver :
Parfois c’est un éternuement
Parfois une toux
Parfois un geste trop vif que mon corps n’a pas eu le temps d’anticiper.
Alors tout se brouille
Tout se mélange
Comme si le monde glissait derrière un voile mouvant.
Je reste immobile.
Je laisse les secousses passer.
Je laisse mon rachis brisé décider du rythme.
Je laisse mes yeux retrouver leur courage.
La nuit mon coussin orthopédique me tient la tête comme une main bienveillante.
Le jour mes lunettes deviennent des passerelles entre moi et ce qui m’entoure.
Je vis avec cette fragilité
Non comme une ennemie
Mais comme une compagne exigeante qui me rappelle chaque jour que rien n’est acquis
Surtout pas la lumière.
Et puis il y a ces moments où une image me parvient intacte.
Où la netteté revient comme une grâce.
Où le monde soudain cesse de trembler.
Cette photographie de l’Église perchée m’a fait cet effet-là.
Elle est apparue sur mon écran comme une respiration profonde.
Une arche de pierre
Un jardin taillé
Un clocher blanc
Et derrière
Les montagnes bleutées qui semblaient veiller sur tout.
Je l’ai regardée longtemps.
Pas seulement avec mes yeux
Mais avec ce qu’il me reste de vision intérieure
Celle qui ne se brouille jamais.
Dans ce paysage j’ai senti quelque chose se stabiliser en moi.
Comme si la pierre
Le ciel
Les lignes nettes du jardin venaient me dire :
《 Tu peux encore voir.
Tu peux encore recevoir.
Tu peux encore être touchée. 》
Je me suis imaginée là-bas.
Sous l’arche.
Dans la lumière.
Le vent sur ma peau.
Les cloches qui résonnent doucement.
Les silhouettes minuscules qui deviennent des présences discrètes.
Je marchais lentement
Comme on avance dans un rêve où rien ne fait mal.
Je touchais les haies taillées
Je montais les marches
Je posais ma main sur la pierre chaude de l’Église.
Et dans ce contact
Je sentais le monde se remettre en place.
Ma vue fragile ne m’empêchait pas de voir.
Elle m’apprenait à regarder autrement.
Cette photographie
Entourée de noir
M’a rappelé que la vue n’est pas seulement une fonction du corps.
C’est une manière d’être au monde.
Une manière de recevoir ce qui se présente.
Une manière de laisser la beauté entrer
Même lorsqu'elle doit passer par des chemins plus étroits.
Je vis avec une vision qui vacille
Mais je vis aussi avec une sensibilité qui ne faiblit pas.
Et parfois une image comme celle-ci
vient me rappeler que malgré les secousses
Malgré les flous
Malgré les nuits difficiles
Il existe encore des endroits où la lumière insiste.
Et ces endroits je peux les voir.
Je peux les sentir.
Je peux les aimer.
Même avec mes yeux fragiles.
Même avec mon cou brisé.
Même avec le monde qui tremble parfois.
La beauté trouve toujours un chemin jusqu’à moi.














