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samedi 6 juin 2026

Zazou, Zazie et le Bruit du Siècle (Cavalier)

  

(uchronie poétique)

Elle s’appelait Lucette.
Mais depuis deux ans, tout le monde l’appelait Zazou.
À cause de sa veste trop longue.
À cause de son éternel parapluie.
À cause du jazz.
À cause de cette manière de marcher comme si les pavés n’étaient qu’une suggestion.

Nous étions en 1943.
Le charbon manquait.
Le café était devenu un souvenir.
Les semelles s’usaient plus vite que les promesses.

Un soir, en sortant d’une cave où l’on jouait du swing à voix basse, elle tourna au coin d’une rue.

Et la rue disparut.

Les physiciens ont sûrement une théorie des cordes pour expliquer ça.
Les poètes savent qu’il suffit parfois de prendre le mauvais virage.

Quand elle rouvrit les yeux, elle se trouvait dans une ville étrange.
Les voitures semblaient dessinées par le vent.
Les gens parlaient seuls dans de petits rectangles lumineux.
Personne ne portait de chapeau.
Ce détail l’inquiéta davantage que le reste.

Après quelques heures d’errance, elle entra dans un café.
Une femme d’une cinquantaine d’années consultait un téléphone.

Lucette s’approcha :
– « Excusez‑moi… nous sommes en quelle année ? »

La femme leva les yeux :
– « Deux mille vingt‑six. »

Lucette s’assit sans demander la permission.
– « Je crois que j’ai raté quelque chose. »

– « Probablement plusieurs guerres, trois ou quatre révolutions technologiques et quelques milliers de chansons médiocres. »

Elle sourit.
– « Moi, c’est Isabelle de Truchis de Varennes. »

Lucette haussa les sourcils.
– « Nom de famille impressionnant. »

– « Je sais. Tout le monde m’appelle Zazie. »

Lucette éclata de rire.
– « Zazou. »

– « Zazie. »

Elles se serrèrent la main comme deux parentes éloignées séparées par quatre‑vingts ans d’erreur administrative.

Lucette demanda :
– « Alors ? Le jazz a gagné ? »

Zazie réfléchit.
– « C’est compliqué. »

– « Le swing ? »

– « Toujours là. »

– « Duke Ellington ? »

– « Immortel. »

– « Django ? »

– « Aussi. »

Lucette poussa un soupir de soulagement.
– « Bon. »

Zazie reprit :
– « Mais aujourd’hui les gens écoutent de tout. »

– « De tout ? »

– « Absolument tout.
Du rap, du métal, de la techno, de la pop coréenne, des musiques composées par ordinateur, des chants mongols remixés avec des percussions électroniques… »

Lucette cligna des yeux.
– « Vous avez gagné la guerre contre le silence, manifestement. »

– « Avec excès. »

Zazie lui montra son téléphone.
Des millions de morceaux.
Des millions.

Lucette souffla :
– « Tout ça tient là‑dedans ? »

– « Oui. »

– « Et les gens écoutent tout ? »

– « Non. »

– « Pourquoi ? »

– « Ils cherchent pendant une heure ce qu’ils vont écouter. »

Lucette resta silencieuse.
Puis déclara :
– « Votre époque est fascinante. »

– « Pourquoi ? »

– « Vous avez toute la musique du monde dans votre poche et vous passez votre temps à hésiter. »

Elles sortirent du café.
Quelqu’un passait avec des écouteurs.
Un autre filmait son chien.
Une adolescente dansait seule devant une caméra invisible.

Lucette observa tout cela avec curiosité.
– « Et les zazous ? Disparus ? »

– « Pas exactement. »
Zazie montra les passants.
– « Ils sont partout maintenant. »

– « Comment ça ? »

– « À votre époque, quelques jeunes résistaient à la morosité avec des vestes trop longues, du jazz et un peu d’insolence.
Aujourd’hui chacun fabrique sa propre tribu.
Ses vêtements.
Sa musique.
Son langage. »

Lucette regarda la foule :
cheveux bleus, baskets lumineuses, tatouages, costumes impeccables, excentricités minuscules ou gigantesques.

Elle sourit.
– « Finalement nous avons gagné. »

– « Qui ça ? »

– « Les farfelus. »

Le soir tombait.
Les vitrines s’allumaient.
Quelque part, un musicien jouait du saxophone dans une rue.

Le morceau était ancien.
Très ancien.
Lucette reconnut immédiatement la mélodie.

Elle ferma les yeux.
Le même cuivre.
La même pulsation.
Le même battement obstiné.

Le temps avait changé de vêtements.
La musique, elle, avait simplement continué sa promenade.

Alors Lucette ouvrit son parapluie.
Par temps sec.
Par principe.

Et les deux femmes s’éloignèrent dans la ville.
Une Zazou de 1943.
Une Zazie de 2026.
Et derrière elles, comme un vieux chat qui refuse de mourir,
le swing suivait encore.

_________________________________



 

BD La sortie du Café

 

 

samedi 30 mai 2026

Le festival international du bruit noble (Cavalier)

  


Le festival international du bruit noble

Dans ce beau pays alpin austro-bavarois un montagnard entonne une tyrolienne pour signaler sa présence sur un sommet et exprimer sa satisfaction et sa fierté de l’avoir gravi pour jouer avec l’écho.

Hoite hol i olle o
Holééééé …

Quel grand paysage.
Des falaises immenses. Un chalet minuscule.
YODEL est debout sur un rocher,
bras ouverts au ciel.
Quand il chante, les nuages vibrent.

Des notes qui bondissent comme des chèvres nerveuses entre les vallées.
YODEL
– Holééééééééééééé…

Son cri descend la montagne
Le “HOLÉÉÉ” serpente visuellement
jusqu’à une ville au loin.
En bas, on aperçoit fumée, immeubles et néons.

YODEL
– Peut-être… qu’il existe d’autres tribus sonores.

ROCK sort d’un garage enfumé avec une guitare énorme.
Tout autour de lui tremble : poubelles, panneaux, pigeons.
ROCK :
Musique électrique.
Trois accords, beaucoup de décibels
et une confiance déraisonnable dans les vestes en cuir.

ROCK
– Le silence est une panne technique.

YODEL arrive en ville
Il regarde ROCK avec fascination.
ROCK regarde YODEL comme s’il venait d’un autre siècle.

YODEL
– Tu habites dans une avalanche métallique ?
ROCK
– Et toi, dans un magasin de fondue ?

Une station de métro est transformée en scène
RAP est entouré de tags colorés et d’enceintes portatives.
Le rythme semble sortir du sol lui-même.

RAP,
Musique du rythme et des mots.
Quand la rue parle trop vite pour respirer.

RAP
– J’ai des rimes plus rapides que vos connexions neuronales.

Rencontre des trois chanteurs :
Ils se regardent comme trois animaux découvrant une nouvelle espèce.
En arrière-plan : une chèvre attachée à une borne incendie.
Dialogue
ROCK
– C’est quoi exactement, ton pouvoir ?
YODEL
– Je parle aux montagnes.
RAP
– Lui au moins, quelqu’un lui répond.

Démonstration de YODEL
Il pousse un énorme “HOLÉÉÉÉ”.
Les vitres vibrent. Des pigeons dessinent une portée musicale dans le ciel.

Alors, YODEL
– Ma voix traverse les vallées !
ROCK
– Elle traverse surtout mes tympans.

———–

Monologue de la marmotte survivante : Intermède philosophique involontaire 

Je vais te dire, moi, marmotte anonyme, témoin involontaire du vacarme des humains : j’avais creusé un terrier tranquille, juste au bord du futur chaos. Je voulais seulement écouter le vent, compter les nuages, pratiquer l’art discret du repos stratégique.
Mais ce jour‑là, les montagnes ont froncé les sourcils.

Ils sont arrivés par grappes :
le chanteur des hauteurs, celui qui parle aux sommets comme à des cousins lointains ;
le guitariste qui croit que chaque rocher attend son solo ;
le poète urbain qui découpe l’air en syllabes rapides.
Trois espèces sonores, trois tempêtes ambulantes.
Et moi, petite masse de fourrure, je me suis dit :
“Ça va mal finir.”

Le premier a lancé son cri, un long “Holéééééééééééé…” qui a fait vibrer mes moustaches.
Le second a répondu avec un éclair de guitare, un grondement qui a fait tomber mes pensées comme des pommes trop mûres.
Le troisième a posé son rythme, sec, précis, comme s’il voulait tatouer la montagne.

Je les ai regardés se mesurer, se jauger, se gonfler d’orgueil.
Les humains ont toujours cette manie de croire que le monde les écoute.
Moi, je sais que la montagne écoute seulement ce qui la fait rire.

Et puis il y a eu la chèvre.
La chèvre, oui.
Calme comme une pierre chaude.
Elle mâchait un câble électrique avec la sérénité d’un moine tibétain.
J’ai voulu prévenir quelqu’un, mais qui écoute une marmotte quand les amplis hurlent ?

Le destin est entré en scène sans bruit, comme toujours.
Un petit grésillement, une odeur de plastique chaud, un frisson dans l’air.
Et soudain, les écrans ont explosé en fleurs roses et vertes.
Le silence est tombé, lourd, presque sacré.
Puis une voix minuscule a dit :
“Pouêt.”

Je n’avais jamais entendu un “pouêt” aussi sûr de lui.
C’était le SYNTHÉTISEUR, une machine roulante, vintage, coiffée de néons.
Il avançait comme un prophète électronique, persuadé d’être attendu.
Les humains l’ont regardé comme on regarde un nuage qui clignote.

Et là, tout a basculé.
Les rockeurs se sont mis à danser du disco malgré eux.
Les rappeurs ont ondulé comme des algues urbaines.
Moi-même, j’ai senti ma patte taper le sol, malgré ma dignité.
La chèvre, elle, n’a rien fait.
Elle a juste existé.
Et le public l’a adorée.

Je les ai vus, les trois artistes, rejetés sur le côté comme des figurants.
Le yodelleur levait les bras vers la chèvre comme vers une divinité.
Le rockeur cherchait une explication rationnelle.
Le rappeur murmurait :
“Elle a une présence scénique.”

Et la chèvre, placide, mâchait encore un morceau de câble.
Les humains ont brandi une banderole lumineuse :
DJ BIQUET LIVE.

J’ai compris alors que la musique n’est pas une affaire de technique, ni de style, ni de puissance.
La musique, c’est ce qui reste quand tout s’effondre.
C’est ce que les humains applaudissent quand ils ne savent plus pourquoi.
C’est ce qui survit au vacarme.

Moi, marmotte, je suis rentrée dans mon terrier.
J’ai laissé les humains célébrer leur nouvelle idole.
J’ai pensé que le monde est un grand instrument mal accordé,
et que parfois, il suffit d’une chèvre pour en jouer juste.

Je me suis roulée en boule, j’ai fermé les yeux,
et j’ai écouté le dernier écho du festival :
un “Pouêêêt” lointain,
comme un clin d’œil du destin.

—————–

PLANCHE 1

PLANCHE 2

PLANCHE 3
FIN

 

samedi 23 mai 2026

Mémoire xylographique (Cavalier)

  

 

On m’a coincé
sous une marche.

Pas même droite.
Un angle à tenir.
Du poids.
Des semelles mouillées.
Le sable des sabots l’hiver.
Des jurons.
Une soupe renversée un soir de février.

J’ai porté ça longtemps.

Avant,
on me couchait sur une table.
Fer.
Maillet.
Gouges.

Des mains appuyaient sans parler.
Ça entrait lentement.
Dans mes fibres.
Des courbes.
Une aile.
Un doigt levé vers quelque chose
hors cadre.

Puis l’encre.

L’odeur surtout.
Épaisse.
Noire comme un puits.

On me pressait contre des feuilles humides.
Je laissais partir des figures
que je ne voyais jamais en entier.

Un bras.
Une pointe.
Quelque chose qui traverse.

Une bouche.
Pas le mot.
Juste l’ouverture.

Plus loin :
un genou, peut‑être.
Ou une chute.

Puis le noir.

Des siècles de poussière sous les marches.
Le ventre mangé par les carreaux.
Le froid dans les nœuds.

Je tenais encore.

Puis un homme s’est arrêté.
Pas longtemps.
Juste cette hésitation des yeux
devant ce qui dépasse un peu de la boue du monde.

Il m’a retournée.
Nettoyée avec sa manche.

Puis le silence.

Ensuite la lumière.
L’atelier.
Les rouleaux.
Le chiffon noirci.
Et cette première feuille
qu’on soulève doucement
comme un drap sur un visage.

Alors ils ont commencé
à dire des mots autour de moi :

rare
origine
gothique
quatorzième siècle
exceptionnel

Je les écoute faire.

Autour ça imagine

Moi
je me rappelle surtout
le poids des marches
et la poussière qui tombait chaque soir
entre les fentes.
Autour.
…….

,première xylographie bois retrouvée – la Crucifixion 1420 et l’Annonciation 1450

 

 

samedi 16 mai 2026

Juste une armure (Cavalier)

  



  

Juste une armure

Je m’étire lorsque le jour décline.
C’est toujours ainsi.

La lumière baisse, et moi,
je redeviens presque une ombre de métal.
Une peau froide qui retient la chaleur du jour
comme un souvenir qui tarde à s’effacer.

Je sens les néons glisser sur mes plaques,
une tiédeur brève, aussitôt avalée.
J’entends les écrans bourdonner derrière moi,
leurs vibrations fines qui tremblent
jusque dans mes jointures.

Parfois, un ventilateur soupire.
Parfois, un clavier crépite
avec le bruit sec d’une pluie miniature.
Je reconnais ces sons :
ils me traversent sans jamais me toucher.

Je vois ce que la belle ne regarde plus.
Les épaules courbées.
La lumière bleue qui fatigue les yeux.
Les tasses oubliées où flotte
l’odeur amère des veilles trop longues.

La solitude moderne colle aux murs,
une buée silencieuse que je ne peux chasser.

Autrefois, je reflétais les flammes
des grandes salles nordiques.
Aujourd’hui, je reflète des fenêtres ouvertes
par dizaines, des mondes empilés
dans des machines lumineuses.
Le feu a changé de forme.

Je garde pourtant les mêmes cicatrices.
Sous mes gravures dort encore l’écho
des chevaux de guerre,
le choc des lances d’airain
le râle rauque de ceux
qui refusaient de plier.

Quand la ville ralentit
et que le soir étire ses ombres,
je les entends revenir,
comme un pas ancien dans ma mémoire.

Elle croit me porter.
Mais c’est moi qui retiens encore
quelque chose autour d’elle :
une braise,
une dignité de tempête.

Quand la lumière disparaît presque entièrement,
je deviens plus lourde et plus douce à la fois.
Comme si la nuit me rappelait mon rôle :
non pas protéger son corps,
mais empêcher le feu de la walkyrie 2.0 de s’éteindre.

 

samedi 11 avril 2026

Radotage trop sage et sans âge (Cavalier)

  

 

D’après Adriano Cecchi

 

Quand j’étais enfant
On disait
Que j’étais un vaurien

Et je fus juge
Et j’ai mis des drôles
Au fond des tours de geôles
À tour de rôle

Je vis de peu
J’ai une chandelle qui siffle entre mes yeux
Des grelots qui résonnent dans mes oreilles
Qui me sonnent, m’assomment

On vient me voir
Pour écouter ces sons
Et pour fabriquer de la farine

Je raconte mes voix, mes bruits
Tout me va
Je souris
J’écoute
Ces demoiselles qui m’appellent
Et un buste m’obstrue le palais

Elles sont fines, jolies, et veulent me libérer
Me délier des cordages
Des ancres
De la cheminée qui m’étreint
Mais je dirige mon navire
Dans la tempête

Oui, juste les clochettes, les assourdir
Avec elles
Un peu

De peu je vis
Là, je suis si bien …
Quand j’étais enfant
On disait
Que j’étais un vaurien

 

samedi 4 avril 2026

Variable Cachée sur la Barricade (Cavalier)

  


 

« Je suis au carrefour du boulevard Arago et de l’avenue des Gobelins où depuis 4 heures du matin la bataille fait rage. Mais, euh, voici un jeune homme qui a un pavé à la main. J’enjambe la barricade et je m’approche de lui. Peut-être, lui, saura-t-il me fournir des éléments.» 

– Ah , mais on gueule nous, on gueule ! Eh, euh, ben, oui, on est les jeunes directeurs de banque et on trouve pas de boulot… Et alors? Bien sûr qu’on a du pogon! Les gens y disent : « Ah bon, ils ont du pognon. » Eh alors? On a du pognon et alors? On va pas faire les barricades avec nos bagnoles, non? Elles sont toutes neuves, et alors? Pour quoi ils nous prennent les gens? Sans blague ! Et alors?

– Écoutez, je viens déjà d’interviewer votre collègue, là, celui tout enfariné au nez rouge. C’est un questionnaire, le questionnaire de Proust. Ça aidera à ouvrir des banques nouvelles ! «

Allons-y,

Bon, messieurs, on va faire ça proprement. C’est pour le dossier d’aide gouvernementale. Le fameux questionnaire proustien. Vous êtes prêts ?

Jeune banquier : Je suis né prêt. Enfin, prêt à 8h30, après le café et les marchés asiatiques.
Clown : Moi j’étais prêt hier, mais j’ai oublié pourquoi :

1. Ma vertu préférée – La rigueur. Sans elle, même les yachts chavirent.
 – Et moi, c’est l’oubli des comptes !

2. Le principal trait de mon caractère – La précision. Il faut savoir aligner bien les olives sur la table basse.
– Tu veux dire : l’obsession du centime d’Euro?

3. La qualité que je préfère chez les autres – La fiabilité.
– J’aime mieux ceux qui arrivent en retard mais avec des fleurs.

4. Mon principal défaut – L’impatience. Tout futur a son heure.
– C’est pour ça que tu tapes du pied quand le monde ne tourne pas rond ?

5. Ma principale qualité – La capacité d’anticipation. Des vacances reglées au millimètre.
– Moi j’anticipe rien, je tombe exprès. Et je m’en relève mieux.

6. Ce que j’apprécie le plus chez mes amis – Qu’ils ne parlent pas trop de politique. Ni trop de moi.
– Ha, ha ! Moi, j’aime ceux aux silences bruyants surtout quand ils ont du rouge au nez.

7. Mon occupation préférée – Analyser les marchés. En peignoir, avec vue sur le lac.
– Oui, et refaire semblant de me cogner dans un mur d’eau.

8. Mon rêve de bonheur – Un portefeuille équilibré et une vie sans volatilité à Mykonos.
– Hé bien ! Mais moi je rêve d’un trapèze sans filet et d’un public qui pleure de rire.

Vingt-huit questions. Huit réponses ici. Les autres traînent encore sur la barricade…
___

Sur la barricade absurde — Dialogue libre après Proust

(Une barricade improbable. Des pavés, des banderoles, un banc bancal. Le clown blanc est assis sur une caisse de vin vide, le banquier suisse debout, tiré à quatre épingles. Un micro pend d’un fil électrique. Le reporter est parti depuis longtemps. Mais les deux protagonistes continuent.)

Banquier stagiaire : Bon. On a répondu au questionnaire. Vingt Huit questions. C’est fait. Rigueur, fiabilité, portefeuille équilibré. Je suis un homme structuré.

Clown : (tapote la caisse) Et moi, pantin, j’ai dit marguerite, saule pleureur, trapèze sans filet. Je suis un homme qui tombe. Il y a des cordes, Mais je tombe bien. Sans m’y faire prendre, sans m’y faire pendre.

Banquier stagiaire : Vous tombez dans l’émotion. Moi, je reste dans le rendement. C’est une question de posture.

Clown : (mime un banquier qui glisse sur une banane) Et si la posture glisse ? Si le rendement se prend les pieds dans le tapis rouge du chapiteau ? Vous avez prévu ça dans vos modèles ?

Banquier stagiaire : Je modélise les risques. Mais pas les clowns.

Clown :  Erreur stratégique. Les clowns sont des variables cachées. Collés aux contrecoups du sort, on surgit dans les bilans, on fait rire les colonnes, on déséquilibre les ratios. Et parfois, on fait pleurer les actionnaires.

Banquier stagiaire :  (soupire) Je ne comprends pas votre logique.

Clown : C’est normal. Elle est illogique. Mais elle tient debout. Comme moi, sur un monocycle.
(Un silence. Le vent soulève une banderole : “Ouvrez des banques !”)

Banquier stagiaire : Vous savez, j’ai dit que je voulais vivre en Suisse. Mais parfois, je rêve d’un pays où les nuages sont assez bas pour qu’on puisse les attraper.

Clown : (sourit) Ah. Vous voyez. Vous êtes contaminé. C’est le syndrome du poète latent. Il commence par rêver de nuages, et finit par écrire sur des confettis.

Banquier stagiaire : Et vous, vous avez dit que vous vouliez mourir en coulisses, maquillé, sous les applaudissements.

Clown : Oui. Et vous, vous avez dit : “Sans douleur, entouré de mes proches.” C’est presque pareil. Mais moi, je veux qu’on rie. Même un peu trop.

Banquier stagiaire : (regarde les pavés) Vous croyez qu’on peut faire une banque avec ça ? Une banque de souvenirs. De sourires. De sciure.

Clown : Oui. Mais il faudra un clown à la direction. Et un banquier au trapèze.

(Ils se regardent. Le vent fait tomber une feuille. Le clown la ramasse et la glisse dans l’attaché-case du banquier.)

Clown : C’est votre premier dividende poétique. Ne le perdez pas.

 

samedi 28 mars 2026

Palimpseste tombal (Cavalier)

  

Ce ferment-là n’est ni dans le chou ni la rose,
Mais la pluie a gorgé la souche du cyprès
Par l’éclair squelettique en la région morose,
Sous la place nommée : « Aux Gisants ci-après ».

Ils se sont relevés dans un feu d’artifice,
Sans souvenir aucun, sous le souffle jauni
D’un meneur en moonwalk hurlant pour son office,
La troupe a mis en train son grand corps dégarni.

Ô meneur, commandeur sur les glyphes du monde !
Que ton bras séculier, ton regard écorché,
Les emmènent ailleurs vers la source féconde,
Vers la vallée herbeuse au décor déhanché !

L’étoile marche droit au bas de la fissure,
L’horloge se trémousse en déambulations,

Et puis … l’Humain revient … ta femme s’en rassure,
Mais ton rire et tes yeux lui taisent les options …

PL

Je voudrais graver le dernier quatrain dans le marbre, ou plutôt sur une peau de mouton. Sur cette peau il y a déjá un ancien poème :

Le vent grignote,
les toits s’effacent,
ombre après ombre.

Donc je prends ma peau de mouton, un grattoir, puis un calame :

Pour « concatener  » en patie avec :

L’étoile marche droit au bas de la fissure,
L’horloge se trémousse en déambulations,
Et puis … l’Humain revient … ta femme s’en rassure,
Mais ton rire et tes yeux lui taisent les options …
_____________________

Méthode :

Sous mes phrases,
il y a des phrases.

Je gratte –
un peu d’encre cède,
un peu de moi avec.

Ce que j’efface insiste :
une hanche de mot,
un verbe mal enterré,
le nerf d’une ancienne lumière.

J’écris par-dessus
comme on ment doucement,
pour ne pas réveiller
les morts exacts.

Mais ils remontent,
en filigrane,
dans les silences trop propres.

Alors je laisse
des manques,
des trous respirables,

et, sous la peau du texte,
quelque chose grésille encore —

un premier jet
qui refuse
d’avoir eu lieu.

Nous voilà partis pour écrire sur… de l’absence qui fuit. On ne choisit jamais la facilité, bien sûr, ici sur ce défi.
D’oú ensuite l’idée d’écrire ce « Poème en creux » :

Je traverse la peau
déjà griffée.
Rien ne tient longtemps
sous moi.

J’entre
par les failles,
je m’infiltre
dans les mots mal recousus.

Un toit hésite,
je le sens céder
grain après grain.

Je touche l’éclat
qui glisse encore
au bord de la fissure –
il me reconnaît.

J’ai remué des heures,
j’en remue d’autres.
L’horloge tressaille
et s’ombre
quand je passe.

Parfois quelqu’un revient,
ou croit revenir.
Je le prends
par les yeux.

Je n’efface pas :
je recommence.
Je laisse des traces
qui ne devraient pas rester.

Sous la laine raclée,
je travaille encore.
Je ronge,
je recommence,
je recommence.

 

samedi 21 mars 2026

Un caillou, au cas ou (Cavalier)

  

Adam entra au potager –
pas de fruits, pas de tentations
avec l’air innocent
de celui qui cherche une pomme.

Mais au fond des jardins d’Eden,
quelqu’un avait posé
trois pierres plates,
deux branches droites
et un silex très prometteur.

Adam soupesa le silex.
– On ne sait jamais, dit‑il.
Puis il prit la branche.
Puis la pierre.
Puis une autre pierre.
Au cas où.

Quand il revint,
les bras pleins,
comme un enfant
dans la boîte à outils de l’univers,
Ève le regarda longuement.

– Adam…
combien de marteaux faut‑il
pour construire le monde ?

Adam réfléchit,
puis leva le dernier silex.
– Celui‑ci est différent.

Petit commentaire

Ce sont toujours les femmes
qu’on dit compulsives.
Mais… sit venia verbo

Avant les marchés,
avant les cartes bancaires,
avant les présentoirs bricolage de LIDL
et les mises de côté Amazon,
l’oniomanie rôdait déjà :
une petite bête tapie,
la conviction tranquille
que cet outil‑là est unique,
même s’il ressemble étrangement
aux neuf autres
qu’on a déjà au garage.

Et l’humanité progresse ainsi :
un homme ramasse un outil inutile,
et quelques millénaires plus tard
quelqu’un invente la cathédrale.

Ou une étagère bancale.

 

samedi 14 mars 2026

Tomber des nues (Cavalier)

   

Je viens sans prévenir.
Un froissement d’air,
et déjà je me défais.

Je passe
entre vos toits,
vos antennes,
vos gestes levés sans raison.

Je ne pèse rien
mais je vous recouvre
d’ombre et de lumière.
Et moi je ne dis rien.
Je glisse.

Parfois je me rassemble,
parfois je fuis.
Je prends la forme
de ce que vous croyez voir.
Un animal,
un visage,
un souvenir qui tremble.

Je ne garde rien.
Je porte,
je laisse,
je recommence.

Vous m’attendez
pour lire l’heure,
pour deviner la suite,
pour savoir si quelque chose
va tomber.

Je ne promets rien.
Je traverse.
Je m’effiloche.
Je n’ai pas de frontière.
Je reviens autrement.

Certains lèvent
de petits appareils.

Ils grésillent.

Mais d’autres continuent
à chercher
un cheval,
un visage,
une île.


 

samedi 6 décembre 2025

Un petit coup de fouet ? (Cavalier)

  

Un texte inspiré des BD de Victor Sébastopol :

Les mémoires d’un agent secret

Le thème :
Victor Sébastopol est un agent secret allemand au début du siècle. L’action se déroule dans le Chateau fortifié de Boursoulave. Dans cette série, il nous conte ses souvenir de guerrier. Dans ses récits, il est brillant, il réussit tout grâce à des inventions plus géniales les unes que les autres.

Ce qu’il ignore, c’est qu’un dessinateur était présent lors de ses exploits et nous les montre pour illustrer les textes. Il y a un certain décalage entre la réalité dessinée et ce que raconte Victor Sébastopol. Tous ses exploits sont en fait des ratages tonitruants.

La série nous fournit la clé de nombreux faits historiques. Dans les événements principaux du début du siècle, on trouve souvent Victor Sébastopol. Les historiens nous avaient caché ce fait.
Savez-vous qui est l’arroseur arrosé filmé par les frères Lumière ? Gagné ! C’est Victor Sébastopol.

Les auteurs :
Les auteurs de la série sont Hubuc et Jacques Devos (Génial Olivier). À partir de 1964, Devos continue la série seul.

Les personnages :

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En haut bombant le torse, Victor Sébastopol est le héros de la série. Lui pense être un héros. Ce n’est pas l’opinion que l’on a en l’observant. Qui a raison ? Est-ce que ce dessinateur était bien là quand tous ces événements sont arrivés ?

En bas à son bureau, le colonel von Himmerschnaps est le chef de Victor Sébastopol. Il a une drôle de façon de montrer sa satisfaction. Quand Victor dit qu’il a les félicitations de son chef, on a plutôt l’impression que celui-ci est furieux ! C’est certainement une impression fausse.

Et puis Fraulein Z. Ah, Fraulein Z !!! Victor n’est plus le même quand elle est là. Serait-il amoureux ? En son uniforme de guerre steamypunk, elle est à tomber.

Victor est un inventeur de génie. La série est remplie de schémas compliquès, des usines à gaz comme Devos les adore. Est-ce que ces inventions ont un jour existées ?

Ici, le Chateau de Boursoulave est empreint du syndrôme du « jour sans fin« , où comme dans le film, tout le monde est coincé là, chaque matin.

Victor Sébastopol le génial inventeur et le zeppelin vapeur

BD Page 1

Planche 1 – Le premier matin
Case 1

Vue panoramique du bureau de Victor Sébastopol, de son divan, brume de cigare légère, cadavres de vodka en arrière plan .
Texte narratif :

« Chaque matin, le soleil se lève à la grande fenêtre. Chaque matin, les mêmes pas foulent le même plancher. Chaque matin, tout recommence. »

Case 2
Victor, s’assoie à son bureau Transistor uchronique allumé.
Transistor
: ♪ I Got You Babe ♪ Coincée entre deux pauvres ♪ Lili Marleen ♪
Victor (pensée) : « Encore cette chanson. Encore cette idée de ballon pas rond qui me taraude. »

Case 3
Fraulein Z entre, uniforme sexy, fouet en main, portant un bol tibétain.
« J’ai encore rêvé du ballon long oblong.
Je l’ai vu si absolument novateur, équipé :
• d’un périscope panoramique de 12 mètres,
• d’un moteur “à vapeur froide” (personne ne sait encore ce que c’est, pas même vous, Sébastopol),
• De quatre grosses cheminées
• d’un système de furtivité basé sur… des rideaux. Sur les croquis, c’est sublime, vos verrez. Hiers, je prenais le thé avec mes amies Hedy Lamarr et Ada Lovelace, elles sont emballées.
Debout, Sébastopol ! Le Concours de pêche du Parc du Tiergarten à Berlin commence dans une heure. »
Victor: « Je suis un inventeur génial, pas une truite. »

Case 4
Plusieurs jours après, c’est le même matin
Transistor
: ♪ I Got You Babe ♪

Vue sur la grande table à dessin où s’ébauche un premier grand zeppelin d’acier et d’airain. Des touristes, profitant de la faille de l’espace-temps récurrent, des touristes donc, identiques à la veille, photographiant les mêmes choses étranges aux mêmes endroits dans la pièce.

Texte narratif
:
« Les touristes sont là. Toujours les mêmes. Toujours au même endroit. Ils photographient des projets et des plantes qui ne poussent de nos jours que dans les rêves des châteaux germaniques. »
Le plan de ce premier Pègase Vapeur (“grosse locomotive à la Dubout”) est près à être montré :

Case 5
Fraulein Z « allez Sébastopol, courage, il est temps d’aller faire valider notre locomotive céleste par Von Himmerschnaps ! »
Texte narratif : Comme dans la chanson de Richard Antony, on entend siffler le fouet. Mais ce n’est pas si triste ce fouet qui siffle dans le noir.

Victor voix off :

PLUS TARD, JE REVINS SOUMETTRE À MON CHEF, BOUILLANT D’IMPATIENCE, LES DÉTAILS DE MON ÉPOUSTOUFLANT PROJET, PRENANT UN MALIN PLAISIR À FAIRE TRAÎNER LES CHOSES ! MALGRÉ MES NOBLES SCRUPULES IL TROUVA LES MOTS QU’IL FALLAIT !

Le projet de modification d’un char d’assaut en zeppelin fut rejeté.

Une tempête gronde au-dessus du chateau. L’espace-temps se resserre.
Transistor grésille : « Un avenir radieux s’annonce… sauf pour les inventeurs. »
Fraulein Z : « Tant mieux. On aura de la pluie pour les vignes. »
À ces mots, les touristes se ruent pour prendre les vignes en photo depuis la fenêtre.

Planche 2 – Construction
Case 6

Fraulein Z et Victor planchent sur la planche à dessin. Le binôme avance, le zeppelin prend forme. Fraulein Z est toujours dominante. Dans les ateliers du chateau la construction de fer et d’airain s’achève. Dans les caves du chateau les coups de fouet pleuvent,
Les touristes sont ravis et photographient.

Planche 3 – Le dernier jour
Case 7

Transistor chante : « Der Amboss » du groupe Visage
Fraulein Z : pourquoi toutes ces enclumes à bord ?

Victor : Les officiels veulent inaugurer a bord. La gravité contre la gravité. Et Fraulein, rien ne vaut une bonne vieille densité teutonique : l’enclume !

Fraulein est charmée évidemment.

Le Zeppelin n’arrive pas bien à décoller parce qu’il a embarqué trop de “bombes expérimentales” (en l’occurrence, des enclumes). Il peine à s’élever.

Fraulein se penche à l’oreille de Victor et murmure : évidemment, ceci juste pour mettre à l’épreuve la robustesse structurelle du dirigeable en réalisant un “atterrissage tactique contrôlé”. Elle a la voix rauque de Marlene Dietrich.
Victor frissonne.

NOUS N’ÛMES PAS LE TEMPS DE POURSUIVRE CES PASSIONNANTES DIGRESSIONS. UN LÉGER INCIDENT SUR LE LAC DU PARC TIERGARTEN VINT NOUS INTERROMPRE .

 




samedi 29 novembre 2025

L'ascension (Cavalier)

  

Je dors sans rêves, je mange sans faim. Pourtant je n’ai rien quitté : c’est le monde qui s’est retiré, comme un rideau qu’on n’a pas vu tomber, comme une marée qu’on a pas vue partir. Les rues me traversent sans s’arrêter et le vent ne m’écoute plus. Je suis cette salle vide où résonne un vieux bruit de fond.

Ce matin, au marché, bruissant, chaud et gras d’odeurs, un mot derrière moi, m’a touchée : ascension. Retord, il s’est glissé dans ma poitrine tel un secret mal confié, et il est resté collé sous ma peau gravé comme une étiquette qu’on ne peut plus arracher. Depuis, à chaque fois que je lève les yeux vers la montagne, j’ai la sensation qu’elle m’appelle. Et que là-haut, quelque chose m’attend.

Le train remonte en crissant, avale la brume, traverse les forêts et les maigres torrents. À chaque virage, la plaine rend ses maisons, et j’ai le sentiment qu’on me redonne quelque chose que j’avais laissé là sans le savoir. Une femme vend des pommes et lance « bonne route » comme on invoque une incantation. Ces mots résonnent. La montagne, de loin, n’est plus un mur mais une bouche qui m’appelle. Au terminus, à l’odeur du café brûlé, je sais que c’est là.

Mon yack noir, massif et sombre, m’attend. Sous sa selle et ses écharpes rouges et blanches, huit cent kilos de muscles sont fins prêts. Quand je pose la main sur son encolure, une chaleur vivante me traverse, rude et rassurante, comme si quelqu’un me rappelait que je respirais encore. D’un pas sûr, il avance vers le sommet. Son souffle roule dans l’air froid, épais comme de la buée d’hiver, et ce simple souffle semble connaître et dire mon nom mieux que moi. Son sabot déloge un petit caillou. Je l’entends rouler longtemps. Un son bref, banal, qui pourtant s’accroche en moi comme un premier battement.

Par éclats, je nous revois tous deux sur le canapé. Serrés amoureux. Rêvant sous la voix de Nicolas Hulot. Nicolas monté sur un yack aussi, grimpant vers le Polala du Grand Lama. On ira, on se l’était promis. Ce souvenir fugace s’estompe. Trois heures de montée. Au dernier refuge, je laisse là mon doux compagnon.

Le sentier mord la roche. Il disparaît sous mes pas. Pourtant mes pieds devinent et trouvent les failles. Mes doigts savent avant mes yeux où poser la paume. Ma chaussure glisse, un caillou roule. Je l’entends tomber, se battre contre la pente, comme un second battement. L’air se fait plus net, les odeurs se resserrent : pierre mouillée, résine froide dans des relents d’encens perdus. À mi‑pente, une écharpe rouge frangée, oubliée, s’accroche à une branche. Elle est comme celle de la selle du yack. Je la prends sans savoir pourquoi, comme si ce tissu pouvait tenir la suite de mon histoire.

Une pluie fine transforme la pierre en miroir. Mes pas prennent le rythme d’un cœur réfléchi. Un souvenir me traverse par strates: une fenêtre ouverte, une main qui hésite, l’alerte lointaine d’une sirène. Les images viennent en flashs, sans lien logique, et c’est leur profusion qui m’aveugle: chambre blanche, visage flou, le vide noir qui suce la lumière. Je comprends peu, je ressens beaucoup. Le caillou roule encore dans ma mémoire comateuse, en un battement obstiné.

De toute ma vie, je n’avais jamais grimpé, presque escaladé, comme cela. Il y avait une force ancienne en moi. Mon corps savait. Précis, animal. Comme la démarche du yack. Pour moi, maintenant, la montagne n’est plus un mur, c’est un passage.

Le monastère se dresse, entre deux falaises, trapu et silencieux. Sa façade est lisse ponctuée de rares rebords. Je vais varapper mains nues. Et j’en sais même tous les mots techniques. Les fenêtres du grand bâtiment, aussi haut qu’un mirage, balafrent la brume d’un feu bleu. Une lampe s’allume, puis s’éteint, comme si quelqu’un refusait d’être témoin. Alors je grimpe.

Enfin la terrasse, suspendue au ciel. Le vent invente des mots et les jette contre la pierre. Je m’appuie sur ce parfum mouillé : le vide me parle en largeur. Mes mains tremblent mais ce tremblement n’est ni peur ni panique : c’est une lucidité bien trop lourde pour rester en moi. Oui, je sais toujours nommer les prises de varappe, même quand je ne les vois pas.

J’ajuste l’écharpe sur mes épaules. Dans la brume un souffle roule. Juste comme le souffle du yack. Peut-être juste un souvenir. Je pense à la main qu’on n’a pas prise et à la promesse qu’on n’a pas tenue. À la trahison. La souffrance n’est pas un coup, c’est une inclinaison qui finit par peser. Je recule d’un pas, puis un autre. Le sol joue un instant avec moi. Une lampe s’allume, puis s’éteint. Le caillou roule encore en un battement final.

Je ferme les yeux, je compte un battement, deux, je m’élance et je saute. Pour la seconde fois, le vent me prend.

  


 

samedi 22 novembre 2025

Blanche de Castille rit jaune (Cavalier)

 

XANTH(O)-XANTH-XANTHO- élément formant, tiré du gr. ξ α ν θ ο ́ ς « jaune »

Cet élément on le trouve dans plusieurs mots. En français, j’entends. Moi bêtement, sans mémoire aucune, j’ai pensé à ce moment-là plutôt à la couleur blanche. Je me disais, tiens et un petit conte, une histoire sur Blanche de Castille. Et avec le mot de la semaine. Pourquoi pas. Mais le blanc en grec c’était Leukos, ce fut mon erreur. Mais je n’ai pas changé mon objectif :

Depuis longtemps, Blanche de Castille, règne sur les terres de France avec ce mélange étrange et raffiné de piété stricte et de sens politique que beaucoup de ses barons lui envient. Parmi ses possessions, elle compte aussi des champs vastes et réguliers, alignés comme une armée disciplinée. Ils sont pourvoyeurs de revenus. On y cultive le Tournesol tout neuf, cette plante rapportée d’outre-océan, dit-on, si lumineuse qu’elle semble s’être laissée convertir par le dieu soleil lui-même.

Blanche admire ces grosses fleurs. Elles ne se plaignent jamais, elles se contentent de suivre la lumière et d’en tirer de quoi nourrir le royaume. Si seulement les humains étaient pareils, se dit-elle parfois, son fichu fils, Louis le saint, compris. Mais bon, quand un roi décide d’aller guerroyer sous prétexte que Dieu lui a envoyé un signe lumineux, on se contente de prier pour que ce signe ne soit pas juste un reflet miroitant sur un casque. Mais que se soit bel et bien un signe franc du collier.

Dans ses champs pourtant, la paix n’est pas totale. Une plante minuscule, râpeuse, vigoureuse et opiniâtre, le Xanthium, la lampourde, autochtone elle, a décidé de mener sa propre croisade. À ses yeux de petite boule épineuse, ces milliers de tournesols soudés dans une même direction ressemblent à une secte insolente, une armée de janissaires entièrement soumise à un unique astre. Elle les voit comme des idolâtres. Elle voit leurs têtes rondes et dorées comme des provocations enturbannées.

Alors le Xanthium attaque. Il s’infiltre, s’accroche, s’étouffe contre leurs tiges, se multiplie en douce comme un péché mal confessé. Il se prend pour un héros du Seigneur, persuadé qu’il purifie le champ de son zèle. Les tournesols, eux, ne comprennent rien. Placides, ils continuent de suivre le soleil. Ils ne répondent pas. Ils ne savent même pas qu’on peut répondre.

Un jour, un intendant vient prévenir Blanche. Les croisés végétaux ont encore avancé, gagnant une bonne bande de terrain. Sa cassette royale se réduit encore. Alors, elle soupire si fort que la tenture derrière elle frémit. Elle ne dit rien, mais son regard signifie très clairement: « Irritant. Très irritant. Surtout quand mon fils fait le même cinéma à l’autre bout de la Méditerranée, et que, pour une raison obscure, tout le monde trouve ça noble. »

Elle descend voir le champ. Devant elle, les tournesols balancent légèrement, paisibles. Le Xanthium, lui, s’agite en grappes agressives, prêt à se planter dans n’importe quelle manche de vêtement qui passerait trop près. Blanche observe. Les phalanges, les échelles, les tortues, les catapultes, les béliers. Puis, d’une voix très calme, trop calme, elle déclare :
« Le fanatisme n’est pas une question de grandeur. Il suffit d’être persuadé d’avoir raison. Le soleil attire les humbles. Les illusions attirent les fous. »

Et elle ordonne qu’on nettoie le champ, sur le champ. Alors les grands veneurs rassemblent les Xanthium. On barre les routes, on condamne des chemins. On quadrille la région de moult panneaux de direction. En carolines, en gothique, en grec ancien, en abjad. On glyphe fausse hâte* aux gros tambours des rabatteurs. On chasse à courre, à cor et à cri, sur des chevaux sans issues flanqués de sombres dogues chevrotants.

On ne les rassemble pas tous, évidemment. Juste les adventices les plus teigneuses, les plus accrochées, celles qui on un adn des plus purs et qui ont montré un zèle presque humain dans leur petite croisade ridicule. De plus, l’intendant les arrache une à une, en jurant doucement parce que ces maudites choses griffent comme si elles avaient une opinion tranchée sur sa personne.

On en fait un tas. Un beau tas. C’est ok corral. Une pyramide centrale de piquants obstinés, de graines dures comme des casques francs mal polis. Autour, les tournesols continuent de suivre le soleil, parfaitement étrangers au jugement qui va tomber.

Blanche arrive. Elle regarde ce monticule végétal comme on observe une assemblée de nobles en croisade qui, sous l’égide du Pape, se prennent trop au sérieux. On lui explique que ce sont les plus coriaces, l’élite de l’élite, les fiers « croisés » du champ. Elle incline légèrement la tête, avec cette nuance de lassitude qui rendent ses adversaires nerveux.

Sans un mot, elle prend une torche. Elle l’approche. Le feu embrase le champ d’un souffle court. Une odeur sèche et amère monte comme une prière qui s’écrit mal. Comme un miracle biblique acre et catastrophique.
Alors seulement elle se place sous le grand chêne de justice, et dit d’une voix forte :

« Dieu reconnaîtra les siens ! »

Elle tourne les talons. Qu’elle a fort joli d’ailleurs. Fors l’honneur. Le vent déplace un peu des cendres qui enflamment un à un les tournesols qui se dressent comme un seul homme, sans même détourner la tête du soleil.

 

FIN

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*glyphe appelé  plus uchroniquement N-phosphonométhyl-glycine, ou aussi plus simplement C3H8NO5P de nos jours

 

 

 


samedi 15 novembre 2025

わさび、す 芸者 Wasabi, Su-Geisha (Cavalier)

 

 
 

Haïku :
Geisha, petit chat
Deux papillons dans tes yeux
S’envolent vers moi …

わさび、す 芸者 Wasabi, Su-Geisha

Su-Geisha
Petit chat
Wasabi dans la peau
Kamaboko sur le nez
Wakamé sous les pieds

Shikaté, et puis Saké
Par dessus
Un Kasu au Tofu dans tes bras
Gyosa, sans les mains

Mirin et Harusame en Soba…

Et quoi ?
Dans ton dos
Gyokuro, Aka-Miso
Ding, Dang, Dung
Et des Mungs à la mangue

Sur ta langue …

Ton kimono
Nimono, n’y tient plus

Su-Geisha
Petit chat
Wasabi, qui l’eût cru
Je te mange toute crue …

PL
______

す 芸者
小猫 目の中の二羽の蝶
私へ舞う

Su geisha
Ko neko-me no naka no futaba no chō
Watashi e mau


Introduction : Le Wobulateur et la Su-Geisha

Il aurait pu être  presque en Wobulation, mon petit post ci-dessus. Avec des mots vacillants comme des ondes sur l’eau, en mille et un ricochets, il aurait pu désigner l’instrument secret de la Su-Geisha : celui qui fait osciller les saveurs, les gestes, les regards. Mais bien sûr c’est “Wasabi” qui l’a emporté, haut la main : plus piquant, plus immédiat, plus cru.

Pourtant, notre Wobulateur rôde encore dans les marges : il est ce qui fait trembler les papillons dans les yeux, dans les haïkus, ce qui fait danser les vers entre les lignes, ce qui rend le kimono trop étroit pour contenir le poème. Il est, notre Wobulateur, le moteur invisible de cette chorégraphie culinaire et sensuelle, ce bal rituel où les mets deviennent masques, et les masques mets, en jolies métaphores.

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samedi 8 novembre 2025

Je, deux rêves (Cavalier)

 

 


(*)

Un bonbon rêvé … cling clong … et encore un autre

Dans la vieille cité, nous marchions main dans la main à l’ombre des grandes murailles grises. Des pierres posées par des géants sanguinaires, étranglantes. Des pierres sombres, ruisselantes, hérissées de feuilles arrondies comme des milliers de cœurs meurtris. Des pierres dressées, barrant le ciel, enserrant le soleil. À l’ombre de souterrains sans fond, de geôles oubliées, d’escaliers de cauchemars, emprisonnés par de grosses portes en bois. Closes à jamais.

Des vents marins glaciaux, salés, envoyés au front par des marais assiégeant la ville, entouraient les tours isolées, les meurtrières sans vie, puis se reflétaient au vide des douves vertes et profondes. Enfin ils s’engouffraient par les larges portes, hurlant dans le labyrinthe des ruelles et des venelles rétrécies en y tournoyant et en s’y lamentant sans fin.

Nous soufflions un peu … Soulevant sur les murs de gros anneaux de fer scellés qui retenaient encore chaque nuit les fantômes de vieux chevaux éteints. Nous les faisions sonner. Bruits mâts de cloches disparues. Mon petit frère m’imitait. Encore un autre bonbon. Ça fera cinq ! Souriais-je. Le rituel secret, sacré, durait sur notre chemin de ronde jusqu’à l’école, et nous engrangions ensemble des douceurs intimes – rêvées – sur chaque anneau de fer tinté.

Mais le lendemain matin, avant de partir à l’école, notre mère nous donnait à chacun, un seul tout petit croissant de lune fruité. Coloré, translucide, tout poisseux du sucre fondu. Elle refermait aussitôt puis remontait, bien à sa place, en haut du grand buffet, le joli bocal de verre, trésor de tous nos interdits.

PL

Et que résonnent dans la venelle les gros anneaux de fer tintés

( * ) La venelle, pas si sage, crayons de couleurs bleus et rouges, Cavalier——

samedi 1 novembre 2025

Une Nuit De Brouillard Sur Oxford (Cavalier)

   

Cambridge : le coup d’œil professionnel du Corpus Christi College montre son bâtiment ressemblant à un château sur un terrain herbeux clair sous un ciel bleu ensoleillé.

Oxford : vue non moins professionnelle du clocher carré de Magdalen College prise sans doute de la fameuse bibliothèque.

Après une explication en annexe sur les universités anglaises*. Après un petit couplet sur deux séries Morse et Barnaby … et sur leurs suites actuelles. Un peu loupées. Dont l’une ne décolle pas d’Oxford curieusement*. J’ai souhaité vous en donner ici un dernier petit épisode :

Le Crime n’aura pas lieu à l’Université d’Oxford

Le brouillard montait sur le clocher carré de Magdalen College, effaçant peu à peu les gargouilles et les tourrelles gothiques. Oxford s’éveillait dans sa solennelle torpeur. Lewis, emmitouflé dans un manteau trop lourd, songeait qu’il aurait mieux fait d’être garagiste à Newcastle.
Il ressera encore son manteau : il détestait Oxford, cette ville où tout le monde faisait semblant de penser plus vite que lui. Il vit bien ce banc, taché de tabac brun, entouré de traces de pas dans la boue, la routine.

À côté de lui, Hathaway avançait comme une flèche, l’air songeur et supérieur.
– « Un corps dans la bibliothèque, inspecteur-chef, » annonça Hathaway.
– « Toujours dans la bibliothèque. Ils n’ont pas de fantaisie, ces assassins diplômés. En même temps, ils passent leurs soirées à jouer au Cluedo. »

Le corps du professeur de logique Chambers gisait entre La République de Platon et Le Capital de Marx. Une mise en scène si universitaire qu’elle frisait la parodie. Tout autour, des étudiants en toge feignaient l’émotion, sous leurs visages pâles de séminaire d’hiver.

Lewis observa :
– « Le savoir rend donc coupable maintenant ? »
– « Il l’a toujours été, inspecteur » répondit Hathaway. « L’université n’a jamais su distinguer la vérité de la vanité. »
– « Inspecteur-chef … Hathaway … inspecteur-chef … »
– « Oui, chef ! »

C’est alors qu’une voix claire et vive interrompit la dissection verbale.
– « Inspecteur Lewis ? Scully Barnaby, fille de l’inspecteur Tom, ( Oh pas du cousin, John, non, pitié … par pitié ! NDLR) en stage au département de criminologie. Mon père vous a mentionné dans ses carnets. »

Une jeune femme, manteau rouge, carnet à la main, regard droit, lui tendit la main. Lewis eut un léger recul : les fils de ses collègues morts avaient le don de réveiller ses vieux fantômes.

– « Inspecteur Lewis ? Je vous ai vu aussi dans un documentaire. Vous avez connu mon père ? »
– « Connu, oui. Lui au moins résolvait des affaires avant la pause pub. »
Elle sourit : « Il disait toujours que les crimes des campagnes étaient plus nets que ceux des cerveaux. »

Dans le bureau du défunt professeur, ils découvrirent des lettres adressées à un mystérieux cercle : The Fellowship of Pure Reason.
Hathaway lut à haute voix : Le savoir n’est qu’un crime qui s’ignore.
– « On dirait un slogan de secte universitaire, » lança Lewis.
– « Ou une thèse de doctorat, ce qui revient au même. »

Le soir, dans le cloître, Scully observa les étudiants défiler, leurs robes noires flottant comme des ombres.
– « C’est étrange, dit-elle. L’université se croit un sanctuaire du savoir, mais tout ici respire la peur : celle d’avoir tort. »
Hathaway acquiesça.
– « Oxford vit de son prestige passé. L’intelligence ici est une liturgie. »

Ils examinèrent le banc, les traces de pas. La routine, et découvrirent bientôt que le professeur avait volé les recherches de son étudiante, promise à un brillant avenir. Une humiliation publique, suivie d’une nuit d’orage, d’une chute dans les escaliers. Accident ? Vengeance ?
Lewis, fatigué, conclut :
– « Comme toujours. Le meurtre d’Oxford n’est pas un crime passionnel. Avec cette étudiante, c’est juste un désaccord intellectuel qui aura mal tourné. »

Le soir, sous la pluie, Oxford reprennait son apparence de carte postale gothique. Scully Barnaby marchait à côté de James Hathaway, le long du cloître.
– « James, vous n’avez jamais songé à enseigner ? » demanda-t-elle.
– « Enseigner quoi ? À douter ? J’ai déjà trop d’élèves involontaires. »
Elle rit, un peu triste.
– « Vous parlez comme un homme qui a tout fait, tout vu. »
– « J’ai tout vu, » murmura-t-il. « Sauf ce que je devrais encore sentir. »

Le vent fit vaciller les lampes à gaz. La brume descendit comme un rideau. Les vieilles pierres s’estompaient tout autour. Seul Scully lui parut encore réelle. Pas si sûr. Alors, il frolla sa joue. Elle se retourna, lèvres entrouvertes pour une réplique, mais Hathaway l’embrassa doucement, sans prévenir, comme on ferme un livre trop lu.
Puis il s’écarta.
– « Pardonnez-moi. Oxford a ses rituels. Le brouillard rend les vivants téméraires. »

Elle toucha ses lèvres brûlantes, étonnée.
– « L’université vous survivra, inspecteur. »
– « Je l’espère bien. Quelqu’un doit bien continuer à faire semblant de comprendre le monde. »

Alors, elle dit doucement :
– « Vous savez, mon père vous aurait apprécié. »
Il répondit, presque absent :
– « Votre père voyait clair dans les villages, les bois et dans les champs. Moi je me perds dans cette satanée brume. »

Un silence. Et puis, car sans raison logique, il l’avait embrassée : pas par désir, mais parce qu’il en a eu assez d’être le témoin permanent des drames des autres. Un geste hors scénario, un acte humain dans un monde d’ombres universitaires.

Au matin, la cloche de Magdalen sonna. Un autre jour d’érudition, d’oubli et de cérémonies recommençait. Lewis, de retour sur les lieux, regarda le banc où ils s’étaient tenus la veille. Un mégot écrasé, une trace de pas dans la boue, la routine. La routine.
Il soupira :
– « Un corps dans la bibliothèque… comme toujours … tant qu’il restera des gens pour mourir proprement entre deux citations latines. »

Et le brouillard, patient, referma Oxford sur son secret. Quelque part une cloche sonnait. Voilà, le couvert est remis. L’université comme personnage principal, la boucle fermée, la brume pour rideau et un baiser qui déjà n’appartient plus à personne.

 


A foggy night in Oxford | Simply Oxford photoblog

* Les universités anglaises comme Oxford ou Cambridge sont nées au Moyen Âge dans des villes à l’écart du pouvoir et du tumulte, des lieux conçus pour l’étude et la prière autant que pour l’ordre social. Ces collèges clos, aux murs anciens, servaient à protéger le savoir comme un trésor fragile. La pierre, les cloîtres, les pelouses – tout devait inspirer la discipline, la continuité, la hiérarchie.

Aujourd’hui encore, ces décors perpétuent une idée très britannique de l’université : un monde à part, à la fois refuge et théâtre, où l’on vient apprendre, briller, ou simplement jouer son rôle dans une tradition qui se met elle-même en scène. Cambridge et Oxford ne sont pas seulement des lieux d’enseignement : ce sont des paysages de l’esprit, entretenus comme des musées vivants du prestige intellectuel.

Voici donc leurs classements :

1 Oxford University

2 Cambridge University

3 University of St Andrews

4 Imperial College London

5 Loughborough University aux bâtiments modernes

* « Dans la réalité, l’acteur qui incarnait Hathaway a quitté les bibliothèques d’Oxford pour le tumulte médiatique : en novembre 2022, Laurence Fox a animé un créneau hebdomadaire sur GB News. Comme si le disciple de Morse s’était lassé du doute pour préférer le micro en polémiques. »

————-

* Inspecteur Lewis à Oxford, éternel décor de mystères bien peignés. Des crimes sans sang, des professeurs trop érudits pour être innocents, et des pelouses tondues comme des consciences universitaires. C’est un fantasme britannique en boucle : la raison affrontant la passion dans un cadre d’ordre et de thé.

Pourquoi ça se passe toujours à l’université ? Parce que c’est un lieu où le vernis craque joliment. Derrière la culture, les crimes paraissent plus élégants. Une tasse de poison dans la bibliothèque, un meurtre à la logique impeccable : ça rassure. Oxford, c’est l’idée qu’on peut être coupable avec style.

Et pourquoi les gens regardent Inspecteur Lewis ? Pour les mêmes raisons qu’ils écoutent un remix d’une chanson qu’ils aimaient vraiment : la nostalgie, plus confortable que l’inconnu. Lewis n’a pas le drame intérieur de Morse, pas la musique ni la mélancolie – mais il prolonge la promenade. Il permet de ne pas quitter ce monde de briques rouges et de secrets en tweed.

Quant à son second, Hathaway, plus charismatique, évidemment : il incarne l’intelligence blessée que Lewis, brave et terne, ne comprend qu’à moitié. Un reste d’âme dans un spin-off devenu mécanique.

En somme : les gens regardent Lewis comme on regarde un reflet tiède : parce que le vrai feu, Morse, est déjà mort.

* Et aussi, ah oui, le neveu de Barnaby. D’un point de vue purement symbolique, c’est le coup de maître du simulacre : même nom, même accent, même pull-over, mais l’âme a pris sa retraite avec l’oncle.

Quand John Barnaby remplace Tom Barnaby, on ne change rien : le décor reste figé, les vieux manoirs, les clubs de tir à l’arc, les chorales meurtrières… Le neveu perpétue l’illusion d’une continuité. Ce n’est plus une série, c’est une taxidermie narrative.

Pourquoi ce remplacement ? Parce que la série Midsomer Murders est devenue une institution, une petite Angleterre imaginaire où le temps ne passe pas. Changer le héros sans tuer le mythe, c’est leur façon d’entretenir le spectacle : on repeint la façade, on garde le même fond sonore.

Bref : le neveu, c’est la forme pure du post-Morse, post-Barnaby, post-tout. Un hologramme de constable pour que les spectateurs puissent se dire, tasse de thé à la main : « Tout va bien, le crime reste entre nous. »


 

 

Sont grimpés à l'assaut du ciel

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