samedi 25 octobre 2025

Conte cruel. (Yvanne)

  

Cela se passait il y a fort longtemps.

Grégoire, charbonnier de son état vivait dans une forêt profonde du pays angoumois. Il avait pour voisins une famille de feuillardiers habitant une chaumière pauvre mais pimpante.

Le père, dur à la tâche, partait le matin très tôt pour fabriquer feuillards, piquets et lattes dans les châtaigneraies. Sa femme élèvait leurs deux fils, tenait la maison et occupait son temps libre à tresser paniers et corbeilles. La vie allait ainsi, simple et heureuse.

Alors que les garçons étaient déjà en âge d'aider leur père, une petite fille naquit au foyer. Elle avait une chevelure couleur de feu, les joues si rondes et si rouges que ses parents décidèrent de la nommer Merise comme ces fruits doux et sucrés des merisiers poussant à profusion dans les bois environnants.

Merise grandit en beauté mais peu en sagesse. Dès qu'elle eut atteint 6 ou 7 ans, elle fut chargée par sa mère d'apporter leur repas à son père et à ses frères. En chemin, Merise batifolait, cueillait des fleurs, se couchait sur l'herbe fraîche d'une clairère pour écouter le chant des oiseaux et ne pensait plus aux recommandations des siens. La nourriture arrivait souvant très tard et à moitié renversée. Personne ne lui en voulait et la demoiselle en profitait.

Quand elle eut 15 ans elle fit la connaissance d'un rétameur. Ce dernier l'attendait tous les jours à midi sur le sentier qu'elle devait emprunter.

Grégoire était tombé amoureux de Merise. Il l'accompagnait parfois jusqu'aux taillis où travaillait le père de cette dernière. Le jeune homme, croisant quelques fois le ferblantier, découvrit avec tristesse que la folle écoutait, ravie, les compliments et autres serments que le flatteur lui prodiguait.

La coquette jouait avec eux et cela lui fendait le cœur.

Un jour d'hiver, la nouvelle de la disparition de la jeune fille tomba comme un coup de tonnerre et pétrifia tout le monde. On la chercha partout. Elle demeurait introuvable. Chacun y allait de son pronostic : elle s'était sauvée pour suivre un amoureux, elle était morte, emportée et dévorée par une bête sauvage. On aurait retrouvé des traces de sang sur le chemin conduisant à la châtaigneraie. Le chagrin les anéantit tous.

Le jeune charbonnier ne perdit pas espoir cependant de retrouver sa bien aimée. Il passa son temps libre à fouiller la forêt. Un matin, s'étant égaré, il aperçut une vieille bâtisse qu'il ne connaissait pas. En s'approchant il entendit des éclats de voix. Il tendit l'oreille. Deux hommes se disputaient à l'intérieur à propos d'un trésor que l'un voulait garder et l'autre vendre. Il s'apprêtait à partir, laissant les deux compères à leur différend quand il s'arrêta tout net. Il venait de percevoir, venant d'un soupirail un gémissement qui le glaça. En se penchant, il vit ce qui ressemblait à une chevelure flamboyante balayant le sol de terre battue. Pas de doute : c'était Merise.

Il partit chercher du secours pour libérer la jeune fille. Il revint avec deux amis, armés, l'un d'une fourche, l'autre d'une faux.

Comme ils approchaient de la bicoque, un homme en sortit aussitôt embroché. Il tomba en poussant un cri.

Alerté par le remue ménage, un second individu bondit hors des murs et se sauva à travers bois sans demander son reste suivi d'un chat roux à la queue flamboyante tout droit sorti de l'enfer.

Le jeune charbonnier vit alors, sidéré, Merise courir vers la dépouille du rétameur - car c'était lui - et s'effondrer en hurlant : « Jean-Loup ! Que t'ont-ils fait mon Jean-Loup ! »




 

9 commentaires:

  1. Il s'est rétamé le Jean Loup ! Comme quoi l'amour ça fait faire n'importe quoi !

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  2. Moralité : méfiez-vous des chats !

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  3. La cruauté de l'amour parfois !!!

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  4. C’est vraiment cruel voire diabolique ! Merise est une ensorceleuse...Serait-elle une sorcière, ou une femme qui aime plaire, tout simplement ?

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    1. Merise est le Petit Chaperon Rouge revisité ! J'ai raté le coche si ça ne perçoit pas !!! :-)

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  5. Chère Yvanne,

    Le coup de tonnerre est bien tombé dans ce conte noir !
    Ton histoire est captivante et la fin, brutale et émouvante, donne le frisson.

    Très réussi !
    Bien amicalement, Marie Sylvie

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  6. Un chat chaperon. Tes personnages semblent sortis d’un vieux cahier d’école, sauf qu’ici, les marges saignent dans une fable d’antan, revisitée, où le tonnerre gronde dans les cœurs plus fort que dans le ciel et où la foudre des contes anciens nous dit la forêt, la belle, les bêtes ...
    ;)

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  7. Tonnerre ! On vous l'avait pourtant bien seriné qu'il ne faut pas se faire justice soi-même ! ;-)

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