samedi 10 janvier 2026

Deux chemins se croisent (Clio 101)

  


Pour la quinzième fois de l’après-midi, le prince Thibault quitta son bureau et se posta à la fenêtre. Son regard se porta sur la blancheur de la neige et les noirs flots déchaînés sans jamais s’y poser. Il soupira de nouveau, se rassit. Il s’empara de la première des nombreuses missives qui encombraient sa table de travail, la lut, tenta de formuler une réponse, avant de se rappeler qu’il avait dévolu cette tâche à son assistant.  

Il s’assit sur le divan, feuilleta un livre.  

Et renonça au bout de quelques minutes en s’apercevant qu’il lisait et relisait la même phrase en boucle, sans en comprendre le sens.  

Une nouvelle fois, ses yeux fixèrent sur l’horloge, comme s’il la suppliait de faire advenir plus vite l’heure du bal.  

A la fin, n’y tenant plus, il jeta une pelisse sur ses épaules et s’en fut marcher dans la forêt environnante. Quand il revint, de longues heures plus tard, les battements de son cœur battaient avec moins de fébrilité.  

Pourtant, au fond de sa rétine, persistait un visage aux délicates courbes, encadrées d’une cascade de cheveux d’un noir de jais 

Alors qu’il astiquait un à un les épis de son diadème, il se surprit à songer à leur rencontre. Lors de l’audience royale, dissimulé aux regards dans la galerie supérieure, il l’avait surtout remarquée par son incapacité à s’habiller, se tenir et se comporter. Bien qu’harmonieux, ses traits ne parvenaient pas à faire oublier les rigoles de sueur sur son visage, son bégaiement et son absence de grâce. Lors du banquet, la voir à quelques encablures de lui l’avait ébranlé. Ignorée de tous, le visage de plus en plus rouge à mesure que le temps s’écoulait, elle picorait à peine, comme si chaque bouchée était un supplice. Quelque chose dans son attitude le troublait, sans qu’il parvienne à déterminer ce qui clochait. 

A la fin du banquet, exceptionnellement court, il l’avait vue porter la main à sa gorge avant d’émettre un cri étranglé et de vaciller. Son visage désormais violet ne laissait plus de place au doute : elle étouffait, dans l’indifférence générale. Ignorant les regards, il s’était précipité pour la soutenir et l’escorter hors de la salle. Sans se soucier du qu’en-dira-t-on, il avait desserré son corset avant de l’aider à reprendre son souffleTout aurait pu s’arrêter là si elle ne s’était pas blottie contre son torse, les yeux ruisselants de larmesDémuniil lui avait tapoté le dos en lui murmurant des banalités. Quand ses sanglots s’étaient enfin taris, il l’avait raccompagnée à ses appartements et remise entre les mains des servantes.  

Le lendemain, sans vraiment comprendre pourquoi, il avait demandé audience à la princesse héritière pour plaider la cause de mademoiselle Onia. A son grand soulagement, dame Julyann avait tout de suite accepté de la prendre sous sa protection. Dans les semaines qui avaient suivi, accaparé par de multiples tâches, il n’avait fait qu’entrevoir la jeune femme. Pourtant, à chaque fois qu’ils se croisaient, elle semblait prendre en assurance, gagner en grâce et en élégance, sans perdre sa rafraîchissante spontanéité. S’il avait été entièrement honnête avec lui-même, le prince Thibault aurait admis que cet aspect de sa personnalité le touchait bien plus que l’air pompeux que se donnaient les dames de la cour.  

C’était d’ailleurs un pur hasard s’il passa bien plus de temps que prévu à définir la tenue qu’il porterait pour le banquet de ce soir. Le fait qu’il souligne par un habit discrètement moulant la musculature de ses bras et la solidité de ses abdominaux n’avait rien à voir, mais alors rien, avec l’envie de l’impressionner. Non plus que le choix d’un habit bleu sombre et de légères touches de fard pour rehausser l’éclat de ses yeux et sa blondeur cendrée. Il n’avait en aucun cas l’idée de déceler dans son regard une admiration teintée d’affection.  

Quand il quitta enfin ses appartements, l’épée au côté, il fut saisi par les bruissements étonnés de la cour. Sur son ordre, son aide de camp fendit la foule et lui ouvrit un passage vers l’escalier d’honneur. Il porta ses yeux vers le palier supérieur et s’arrêta, le souffle cou. Sublime dans une robe bordeaux qui soulignait les reflets cuivrés de ses cheveux noués en chignon flou, elle descendait les marches avec la grâce d’une reine. Hypnotisé par cette vision, le prince la contemplait. Indépendamment de sa volonté, ses pieds le menèrent au palier intermédiaire où il l’attendit. Quand elle se trouva à son niveau, il s’inclina. Contrairement aux autres dames, elle ne tenta pas de dissimuler son trouble ; elle rougit, adorablement.  

Charmé, le prince ne résista plus. A haute et intelligible voix, il lui décerna le titre de la plus belle rose de la cour, avant de lui offrir son bras pour la guider vers le banquet.  

Au rebours de son arrogance et de son éducation, une pensée le traversa net, claire et résolue. 

— Parbleu ! Si elle ne devient pas ma Dame, je ne suis plus prince héritier. 

 

8 commentaires:

  1. Oups... on attend la suite et l'épilogue avec impatience

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  2. En voilà enfin une qui avait commencé la révolution féminine !

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  3. Mais quel beau récit ! C'est vrai qu'on sent monter le désir, hein ?... On attend la suite, c'est vrai : rendez-vous au fournil ?

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    1. Pour que Clio nous roule dans la farine ? :-)

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  4. Joli conte, c'est quand que la fée se pointe ?

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  5. Devenir la Dame du prince, pour quelqu'un qui n'était qu'un pion, c'est comme au jeu des échecs : une sacrée promotion !

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  6. Et à qui Onia doit elle cette sublime métamorphose ? Voilà que s'ébauche sans doute une belle histoire d'amour épique mais tu sauras, je n'en doute nullement, nous la raconter Clio, avec toujours autant de brio.

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