Perdus dans une bulle qui n’appartenait qu’à eux, le prince et Onia valsaient au son de la musique. Pendant
toute la durée du banquet, ils s’étaient découverts de nombreux points
communs, un goût immodéré pour la poésie, l’amour de la nature et la
conviction qu’hommes, plantes, roches et animaux étaient reliés entre eux, sans oublier leur métier de guérisseurs. A présent, perdus dans les yeux l’un de l’autre, ils savouraient l’instant. Délicatement guidée par la main du prince au bas de son dos, Onia s’émerveillait de la pensée, qu’elle, une simple fille de la campagne, dansait réellement au bras d’un des hommes des plus puissants de l’empire. Le prince Thibault, quant à lui, peinait à se rendre compte qu’il tenait à son bras la femme dont il avait toujours rêvé : belle, indomptable, érudite, capable aussi bien d’apprécier un bal mondain qu’une journée dans la forêt, au simple contact des éléments naturels.
Son cœur inconstant devenait guimauve et il se mit à rêver de plus, tellement plus. Il profita d’un mouvement plus lent de la musique pour la rapprocher un peu de lui. Son parfum, violette et sous-bois après la pluie, l’enivra et affola ses sens. Une chaleur et une tension incongrues se manifestèrent dans son bas-ventre. Son éducation, la conscience de ses devoirs et son souci de ne pas la brusquer l'aidèrent à grand-peine à se contenir. De sa
main gauche, il entama une lente caresse sur sa colonne vertébrale,
tandis que sa main droite venait effleurer la partie découverte de son
poignet. Surprise, Onia leva son regard vers lui; son visage prit la couleur de sa robe alors que la chair de poule envahissait sa main. Pourtant, elle ne se déroba pas et fit à son tour un pas en avant,un timide sourire aux lèvres.
Ils valsèrent encore longtemps, sans se soucier des autres. Quelques jeunes nobles tentèrent bien une approche envers la jeune femmemais le regard hargneux du prince Thibault les dissuada d’insister. Quand elle exprima le besoin de faire une pause, il lui souritmystérieusement et l’entraîna hors de la salle de bal. Ils marchèrent quelques mètres avant de se glisser dans une porte dérobée au détour d’un couloir. Sans fenêtres ni torches, il ne laissait passer que de minces rais de lumière. Si elle avait d’abord frissonné et sentit l'angoisse envahir son corps, Onia s’était très vite rassurée. Devant elle, la main du prince enserrait la sienne de façon tout à fait sécurisante. Il marchait d’un pas égal, ni trop lent ni trop rapide, ralentissait quand elle le demandait et la stabilisait quand il la sentait trébucher. Devant une autre porte où se faisaient déjà sentir les odeurs du pain et des brioches en train de cuire, il s’arrêta.
— Voici le fournil, chuchota-t-il. Dès que je suis arrivé, je me suis efforcé de me concilier les faveurs de tous, des boulangers jusqu’à l’apprenti. Maintenant, dès que j’ai un petit creux, je me glisselà : ils auront toujours un petit pain chaud ou un gâteau pour moi. Ils entament leur journée, ne les dérangeons pas.
Par une autre porteun peu plus loin, il l’entraîna vers un escalier en colimaçon. Ils grimpèrent sans se presser jusqu’à un petit enfoncement, orné d’une grande fenêtre. Deux petits bancs de pierre se faisaient face. Le prince Thibault s’assit sur l’un d’eux et tendit la main à Onia. Elle hésita une fraction de seconde avant de prendre place à ses côtés. Avec un sourire, il se décala pour lui permettre de mieux voir.
Un cri lui échappa face au spectacle qui se présentait à ses yeux.
Illuminée par le ciel nocturne, la neige avait pris une teinte bleutée. Les étoiles embrasaient le firmament et répandaient sur la nuit leur manteau protecteur. Profitant de l’absence humaine les animaux sortaient de la forêt pour chasser. Les petits du printemps, encore jeunes et folâtres, se pourchassaient, glissaient, s’amusaient à se laisser rouler ou creusaient des terriers. Au loin, la masse sombre des rochers marins formaient une silhouette indistincte, forteresse mystique d’un sorcier millénaire ou ailleurs peuplé de créatures étranges.
Absorbée par la contemplation, Onia ne remarquait pas le regard passionné du prince derrière elle. Il n’esquissait pas un geste, la laissant savourer le moment. Il la dévorait du regard, luttait courageusement contre son désir. Il rêvait de la saisir dans ses bras, l’emmener dans sa chambre, lui ôter chaque pièce de son vêtement et parsemer son corps de baisers. Il s’imaginait éveiller une à une ses zones sensibles et l’emmener dans un ciel où ne régnait que l’amour.
Mais pas tout de suite.
D’abord, il voulait de nouveau converser avec elle.Lui lire des poèmes et l’entendre s’extasier sur la beauté d’un vers.Se promener dans la forêt et lui en révéler les secrets.Lui construire un bonhomme de neige ridicule pour l’entendre rire. Lire à côté d’elle en savourant sa présence.Connaître ses joies, ses goûts, ses peines, ses failles, être son complice et son bouclier, son partenaire et sa forteresse. Son ancien moi lui hurlait de passer à l’action, lui se laissa envahir par la tendresse.
D’un geste doux, il effleura sa main.
Elle se retourna.
Il déglutit.
Leurs deux souffles, si proches, se mêlaient, s’entrecroisaient, entamaient une danse qui parlaient à leurs âmes. Sa bouche, délicate, semblait être dessinée au pinceau le plus fin dans le rose le plus doux. Il aurait voulude suite poser ses lèvres sur les siennes.La crispation de ses épaules et ses mains serréessur son giron le convainquirent de changer de tactique.
Il entrelaça ses doigts aux siens.
— Voulez-vous...me permettre de vous embrasser ?
Sa voix était rauque et son souffle court. Les yeux d’Onia s’écarquillèrent. Elle demeura muettequelques secondes avant d’acquiescer lentement.
Devinant
son impatience autant que sa peur, le prince se rapprocha d’elle et
posa ses mains en coupe sur son visage. Quand ils ne furent plus qu’à
quelques centimètres l’un de l’autre, il la regarda de nouveau, quêtant son approbation. Quand elle la lui accorda, il déposa un baiser léger sur ses lèvres, aussi doux que les premières plumes d’un oisillon. Avant de continuer, il s’écarta un peu, lui laissa le choix. Elle, tremblante, leva les yeux vers lui, ne lut dans ses prunelles que tendresse et bonté. Elle se rapprocha à son tour et l’embrassa doucement avant de rétablir un semblant d’espace entre eux. Le prince sentit un étrange froid l’envahir, avant de sourire de plus belle. Onia s’était lovée contre lui et nichait sa tête dans le creux de son cou ; lui referma ses bras autour d’elle, comme un cocon où le mal ne pourrait plus l’atteindre.
Ils demeurèrent longtemps ainsi, lovés dans une bulle qui n’appartenait qu’à eux. Les heures s’écoulèrent, paisibles. Bientôt, le peintre céleste piqueta sa toile de discrets points roses et oranges qui s’élargirent avec douceur, gouttes d’aquarelle sur un tableau sans cesse renouvelé. Les astres nocturnes tirèrent leur révérence, invitant le maître du jour. Dans le lointain, retentirent les bruits du château qui s’éveillait.
Eux savouraient l'aube nouvelle, promesse de projets à venir.
Avant le four, dernière
étape de l'histoire du pain dans mon enfance paysanne, il y avait le
labour, les semences, la moisson, la batteuse et le moulin. Labourer
et semer occupaient principalement les hommes de la famille. Je
revois mon père ou mon grand-père maternel, un grand panier au
bras, distribuant avec des gestes lents et amples les grains sur la
terre fraîchement retournée. Puis venait la moisson durant l'été
quand les blés étaient d'or. S'ensuivait la batteuse pour séparer
le grain de la paille et la récolte regagnait le grenier de la
maison. C'était du méteil, un mélange de froment et de seigle.
Plusieurs fois dans l'année, mon père allait au moulin situé dans
la vallée avec deux vaches attélées à la charrette. Il était
d'usage que le meunier prélève sa part de farine sur la nôtre pour
se payer.
Tous les 15 jours
environ, on fabriquait le pain de la famille. La veille, maman
préparait le levain dans la maie en chêne qui occupait un coin de
la cuisine. Le lendemain, tôt le matin, mon grand-père pétrissait
longuement la pâte élaborée à partir d'eau chaude salée et de
farine jusqu'à ce qu'elle soit très ferme. Il en confectionnait de
grosses boules qu'il déposait dans des «paillassous » ronds
pour une seconde fermentation. Pépé râclait conscieusement le
pétrain et les débris de pâte devenaient de petits pâtissons que
l'on appelait familièrement « pompons du chien ». J'en
raffolais. Les corbeilles en
vannerie étaient ensuite disposées près de l'âtre pour que les
boules « lèvent » à la chaleur du feu. Au préalable,
maman avait tracé au couteau une croix sur chacune d'elles. Mon
grand-père allait allumer le four avec des fagots de branchages et
de genêts façonnés pendant l'hiver. Il surveillait attentivement
« la chauffe ». J'étais captivée par cette opération :
pour mesurer la température, pépé employait des épis battus qu'il
trempait dans un peu d'eau. Il les accrochait ensuite dans les
rainures de la « fourne » et promenait celle ci sous la
voûte chauffée à blanc. Quand ils sortaient roussis mais non
brûlés, c'était prêt pour la cuisson. Il prélevait la pâte bien
gonflée des corbeilles apportées là par les femmes de la maison
pour la glisser sur la fourme et, sans perdre de temps, les plaçait
sur la « sole » au préalable débarrassée des braises
et des cendres. Avant de refermer, on y mettait aussi clafoutis, pâté
de pommes de terre, tarte aux prunes...Souvent, des femmes du
village, dont l'institutrice, en profitaient pour venir y faire cuire
des mets appêtisants dans leurs cocottes en fonte.
Alors la magie
commençait pour moi. Des parfums mêlés et incomparables
s'échappaient par bouffées quand pépé ouvrait la porte du four
pour contrôler la cuisson. Ces odeurs délicieuses sont imprégnées
dans ma mémoire et je les sens encore aujourd'hui. Quand tout était
cuit, pépé sortait les tourtes couleur bis et croustillantes, les
replaçait dans leurs panières et elles étaient portées à la
cuisine où on les rangeait sur un râtelier. Quand le pain devenait
dur, on le remplaçait, jusqu'à la prochaine fournée par des
« tourtous », les galettes de sarrasin qui accompagnaient
les plats. Le pain rassis était taillé en tranches dans une
soupière et on l'arrosait de bouillon de légumes pour en faire de
bonnes soupes bien consistantes.
Le jour du pain était
jour de fête où l'on se régalait. L'hiver on invitait les voisins
et amis pour la veillée et c'était des moments chaleureux de
partage et de bonne humeur.
Le fournil ne servait
pas qu'à cuire le pain. Il avait un étage et était utilisé pour
une autre préparation d'importance dans les campagnes corrèziennes.
Mais ceci est une autre hoistoire dont je parlerai peut être si
l'occasion se présente.
Basile passe la nuit au fournil Odile la journée au magasin depuis très tôt le matin Leur fils Émile assure l'après-midi et parfois le samedi C'est pas la fournée d'Antoine près de la rue Saint-Austremoine - évoquant le fournil de Jean où se pressent les gens - C'est juste leur boulangerie
leur gagne-pain, leur vie le travail est éreintant le rythme désociabilisant pas beaucoup d'argent (surtout des petites pièces) l'électricité a augmenté le beurre, le blé mais pas le nombre de clients...
C'est plus comme avant du temps de leurs grand-parents qui avaient ouvert "Le Saint-Laurent"... Maintenant "Le fournil de Jean" est omniprésent avec ses décors vibrants
leur coin café où l'on peut s'arrêter les multiples ventes à emporter la fameuse carte de fidélité...
Mais ni fournil, ni Jean Presque tout est fabriqué en atelier c'est la marche du temps... Pas facile !
Remix, pas gèné par les Mèmes ni par les Gènes, même :
Dans la veine d’une pièce de Shakespeare, voici un tout autre défi : Partant de l’image de Fernandel en boulanger, tenant un grand panier de vienoiseries raconter une histoire du genre gènes VS mèmes : ici entre croissants turcs et biscuits de Vienne. Bien sûr on reconnait le boulanger de Marcel Pagnol, mais quel est son potentiel « érotique » ? Si ce mot a un sens, ici …
Bon. On va jouer au théâtre sans jouer au jeu interdit du « je reconnais donc je nomme
». Disons simplement ceci : un boulanger légendaire au visage
élastique, au rire chevalin, sorti d’un cinéma méridional, surpris en
plein geste sacré, panier d’osier au bras, regard en biais, comme s’il
venait d’entendre le chœur murmurer une hérésie.
La scène Un Fournil valse à Vienne. La farine
vole comme des arguments qu’on ne réfute pas. Les religieuses en rang
comme des sardines derrière le comptoir, n’en perdent une seule miette.
Elles compteront les points.
Dans le panier d’osier vert, les viennoiseries face à face font bloc. Toutes. Elles ne sont pas neutres : Les croissants turcs, arqués, conquérants, mémétiques, sont les porteurs de récits, de routes, de replis identitaires feuilletés. Les biscuits viennois,
un peu génois, même, plus massifs, génétiques, sont les héritièrs d’un
ordre, d’une levure disciplinée, d’une pâte qui croit au temps long.
Nous sommes pile entre les Gènes (la pâte, la main, la sueur, la transmission) et les Mèmes (la forme, le nom, le symbole, l’Empire du petit-déjeuner).
Acte III, scène unique Le Boulanger, au Fournil, seul, balle au centre.
LE BOULANGER Ô pâte rebelle, ô ma mie conspiratrice, Tu te dresses sous mes doigts comme un désir ancien. Croissant ou biscuit, qu’importe la frontière Quand la bouche des hommes en réclame sa part ?
Il caresse le panier.
Oui, caresse. Mais restons adultes.
Le “potentiel érotique” (mot peu attendu, mais on y est) Il n’est pas sexuel. Il est alimentaire et symbolique, ce qui est bien plus dangereux. – Le pain est chaud. – Il est gonflé. – Il est attendu. – Il va être rompu.
Tout Shakespearien savait que le désir passe par ce qui se partage,
se fend, se rompt, se distribue. Le boulanger est donc une figure
puissamment érotique malgré lui : il donnera forme, il retiendra, il relâchera,
et tout le monde dépend de lui sans jamais le remercier.
Son regard oblique dans l’image dit exactement cela :
« Je sais ce que je tiens, et vous n’aurez pas tout.»
Chœur final Près du Fournil odorant, Entre croissants d’Orient et biscuits d’Occident, Le monde se joue dans un panier d’osier. Les gènes pétrissent, les mèmes bavardent, Et le désir, comme la pâte, lève sans permission.
Voilà.
Un Fournil comme champ de bataille civilisationnel. Mon Fournil pour un rire de cheval, Un boulanger comme deus ex levura. Et une érotique du pain qui ne souille ni ne salit rien, sauf les mains.
FIN ————————————————— CHORUS (in the old tongue)
> Betwixt the crescent breads of Eastern lands And Western loaves of sober, patient make, The fate of men is weighed in wicker’d hands.
Here Genes do knead, with sweat and faithful palms, Whilst Memes do prate, give names, and spread their tales; And Desire, like dough, doth rise unbid, No master call’d, no law observ’d, no leave once ask’d.
Mark well this Baker, lord of heat and time: He shapes, withholds, and yields when pleas’d alone. All hunger waits upon his common grace, Yet none give thanks when mouths are duly fill’d.
Thus ends our play: a hand all dusted white, A basket full, a world kept half in want.
…
…
Le défi du samedi, sujet #906 – Fournil
Bien sûr on reconnait le boulanger de Marcel Pagnol
Quel est son potentiel érotique ? Si ce mot a un sens, ici
Within the Bakehouse stands the Baker of Disaster, Sovereign of flame and hours unseen …
Le combat sans merci des Viennoiseries au milieu des Religieuses ébahies