samedi 31 janvier 2026

Hétaïre : en avant ? (Clio 101)

  


Mon dernier client de la journée se rhabille et quitte la chambre sans m’accorder un regard. Les yeux dans le vague, je me blottis contre les coussins. Mon corsage est défait, ma jupe sur mes cuisses. Je n’ai pas le courage de les renfiler. La vibration sourde de l’horloge dans le couloir me vrille les tympans. Le dîner sera servi dans une demi-heure et Madame tient à ce que nous soyons toutes présentes, habillées avec élégance. Avec un soupir, je m’extrais du lit et viens me placer devant le miroir. Je rajuste mes vêtements, arrange ma coiffure avec des épingles et un ruban pourpre, avant de choisir un collier dans mon coffret. Mon regard accroche mon reflet dans le miroir. Deux fines rides parcourent mes joues et mon cou ; quelques taches disgracieuses ornent mes mains ; quelques traces blanches parsèment mes cheveux. Une allure de presque vieille alors que j’en ai même pas quarante ! Mon métier de courtisane me lasse et m’use. Normal vous me diriez, après plus de vingt ans de pratique.

Sauf que je ne sais rien faire d’autre.

Issue de petite bourgeoisie, dernière-née de la famille, plutôt jolie de surcroît, j’ai très vite été repérée par la mère de la matrone actuelle. Elle m’a proposé un métier simple, amusant, pas routinier, avec plein de rencontres. Autant dire que j’ai accepté très vite et que mes parents n’ont pas été difficiles à convaincre : avec une sœur mariée, mon aîné destiné à reprendre la boutique, un frère dans les ordres, ma dot aurait été ridicule, donc j’aurai eu du mal à trouver un mari. La réalité a été un peu différente mais le travail m’a beaucoup plu au début. Comme j’avais pas mal lu dans ma jeunesse et que je jouais du piano plutôt correctement, la maîtresse m’a très vite eue à la bonne et m’a initiée aux arts de plaire, en société et dans l’intimité, comment faire naître le plaisir en se faisant désirer, comment apprendre la géographie des corps et en tirer profit. Très vite, j’ai été connue dans toute la ville. Les clients étaient d’abord séduits par ma conversation, la facilité avec laquelle j’identifiais leurs passions et dissertais avec eux, avant de les emmener dans la chambre. Là, selon leurs souhaits, je les déshabillais et faisais chanter leur peau, découvrais leurs zones les plus sensibles et les travaillais jusqu’à leur faire atteindre la plus haute jouissance. Du jeu de rôle le plus délicat à la brutalité la plus bestiale, rien ou presque ne semblait hors de ma portée.

Pourtant, depuis quelques années, tout avait changé. Fini le plaisir de disserter sur l’art ou le bonheur d’une journée paisible. Mes clients voulaient consommer, prendre leur pied et ne pas s’attacher. Moi qui me rêvait hétaïre, je ne dispensais plus que du plaisir.

Et aujourd’hui j’en avais assez. Je voulais changer de métier. Bon, bien sûr pas du jour au lendemain mais bientôt ce serait bien.

Sauf que rien ne se passa comme prévu.

Le lendemain, je tentais de changer la donne et engageais la conversation avec mon premier client. Sauf que lui ne l’entendait pas de cette oreille. Il étouffa ma première question d’un baiser et se mit à me déshabiller et me caresser. Direct, sans me demander mon avis, en ne pensant qu’à lui.

Cette goutte d’eau devint torrent et mon vase déborda.

Un peu trop.

Indépendamment de ma volonté (quoique…) mon genou heurta la partie la plus sensible de son anatomie. Mon client hurla, éructa puis décampa en jurant de ne plus jamais revenir. L’après-midi, je l’imitais, mais sans crier. Je me trouvais une petite chambre dans une taverne, réfléchis. C’était un peu plus rapide que prévu mais une partie de mon rêve commençait à se réaliser. Ne me manquaient que le lieu, les bonnes manières, le bouche-à-oreille et les employées.

Le lieu serait facile. Il y a quelques semaines, j’avais repéré une maison à vendre, en plein centre-ville, très bien agencée pour y installer de quoi vivre et recevoir. Désireux de s’en débarrasser au plus vite, le propriétaire en offrait un prix ridiculement bas. J'avais économisé une grande partie de mes pourboires et déposait le tout en maison de change. Il ne me fallut que deux jours pour l’acquérir, deux semaines pour la rénover. Pour les bonnes manières, je contactais les maîtres les plus réputés du moment. Comme je m’y attendais, ils me rirent au nez. Ils ne voyaient pas l’intérêt de m’enseigner quoi que ce soit, ni de me recevoir, d’ailleurs. Qu’importe, je m’instruirais moi-même ! La lecture assidue des journaux et l’appui d’anciens clients haut placés me permirent de comprendre et d’assimiler les codes de la bonne société. Trouver des employées me causa encore quelques problèmes mais rien d’insurmontable. Mon souhait de proposer une maison de plaisirs où les clients trouveraient des compagnes cultivées, capables de les divertir par leurs paroles autant que par les arts séduisit plusieurs de mes anciennes camarades, lassées d’un métier trop répétitif ou ne souhaitant guère consacrer leur vie au bon service de ces messieurs.

Leur joli minois fit le reste.

Habillées à la dernière mode, le visage dissimulé derrière leur éventail, elles répandirent le bruit de l’ouverture prochaine d’une maison close d’un nouveau genre.

A l’ouverture de la saison des bals et des théâtres, je fis salle comble.

 

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