samedi 24 janvier 2026

L'effet mère (Vegas sur sarthe)

  

 


Ça c'est produit juste avant que je ne sois gazé aux lacrymos vers la barricade du Boul'Mich.
Elle était là à barbouiller le mur d'un slogan percutant "A bas le sommaire, vive l'effet mère".
Entre deux déflagrations je lui ai gueulé que ça s'écrivait é-phé-mè-re comme l'insecte du même nom qui nique en plein vol avant de clamser quelques heures plus tard, et ça l'a faite marrer.
Elle était canon en se marrant.
Moi, sur le même mur j'étais en train de taguer un truc moins cérébral "L'alcool tue. Prenez du LSD"
Elle m'a demandé ce que c'était du élèsedé mais je pleurais trop pour lui répondre.

C'était ma première fois, les potes m'avaient pourtant prévenu que là où y'a du lacrymogène, y'a pas d'plaisir.
C'était vrai et ça l'est encore … c'est fou ce qu'on a fait comme progrès en lacrymos en quelques décennies.
La voilà donc qui m'entraîne loin de la ligne de front, là où y'a moins de plage et plus de pavés et on s'engouffre dans une pharmacie avant que le rideau de fer ne tombe sur nous comme à l'époque de la Guerre Froide.
Elle cherche un truc dans son sac – j'apprendrai qu'elle est élève infirmière – et s'empresse de m'inonder de sérum psychologique !
Pas habitué à héberger des insoumis le pharmacien fait la gueule.
Même s'il a encore la manivelle du rideau de fer à la main j'emmerde le pharmacien. Si j'avais de la peinture j'écrirais ça sur sa vitrine.
Elle me dit qu'il faut aussi se rincer la bouche, alors en guise de cocktail on se refile tour à tour une boutanche de purple drank, un sirop pour la toux mi-soda mi-anxiolytique mi-codéine (oui ça fait beaucoup de mi).

Dehors aussi les cocktails explosent en bouche – surtout en bouche de métro – et les matraques pleuvent sur tout ce qui bouge jusqu'à ce que ça ne bouge plus.
Trêve de présentations, la boutanche passe de ma bouche à la bouche de Germaine et y faut croire que ça créée des liens : dans l'arrière boutique on tombe sur un improbable lit de camp; je garde toujours mes clarks même pour dormir mais cette fois je les quitte pendant que Germaine quitte tout le reste c'est à dire peu de choses puisqu'on est en mai, le mois où on fait ce qu'y nous plait alors qu'en avril … bref.

C'est fou ce qu'une jolie nana peut aller vite quand elle est libérée et déterminée.
Celui qui a tagué "Fêtes l'amour et recommenssez" serait content de savoir qu'on est au moins deux à l'avoir déchiffré !

J'ai l'air ringard avec mes préservatifs, y en a qui en feraient des caisses et Germaine en fait des ballons avant de jouir bruyamment et sans préavis; on a oublié les préliminaires à la grande déception du pharmacien qui nous lorgnait depuis son comptoir.
Pas de doute, la chienlit c'est nous... ça se voit dans nos yeux éparpillés et nos fringues écarquillées ou l'inverse.
On remet ça – l'amour, pas nos fringues – et le pharmacien en perd sa manivelle.


Le lendemain on s'était promis Germaine et moi d'aller taguer "Je jouis dans les pavés" là où on avait mélangé nos graffiti(s) mais quelqu'un avait déjà fait le grand ménage sur le Boul'Mich et dans tout le quartier latin.
On était le 11 mai et le mouvement ouvrier se joignait à la contestation et appelait à la grève générale.
Au bout d'un mois notre belle odyssée tenait toujours bon alors que partout ça sentait le syndicaliste et le manque de tout.
Voilà pourquoi je prends un sacré coup de vieux quand le moindre graffiti sur un mur m'évoque ce souvenir indélébile.

P.S : J'ai écrit graffiti(s) pour ne pas froisser les italiens qui ignorent les pluriels en s. Ils ont même des mots masculins qui changent de sexe au pluriel ; ça doit compliquer les partouzes mais ça n'est pas le sujet.

 

  

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