
Je dors sans rêves, je mange sans faim. Pourtant je n’ai rien quitté : c’est le monde qui s’est retiré, comme un rideau qu’on n’a pas vu tomber, comme une marée qu’on a pas vue partir. Les rues me traversent sans s’arrêter et le vent ne m’écoute plus. Je suis cette salle vide où résonne un vieux bruit de fond.
Ce matin, au marché, bruissant, chaud et gras d’odeurs, un mot derrière moi, m’a touchée : ascension. Retord, il s’est glissé dans ma poitrine tel un secret mal confié, et il est resté collé sous ma peau gravé comme une étiquette qu’on ne peut plus arracher. Depuis, à chaque fois que je lève les yeux vers la montagne, j’ai la sensation qu’elle m’appelle. Et que là-haut, quelque chose m’attend.
Le train remonte en crissant, avale la brume, traverse les forêts et les maigres torrents. À chaque virage, la plaine rend ses maisons, et j’ai le sentiment qu’on me redonne quelque chose que j’avais laissé là sans le savoir. Une femme vend des pommes et lance « bonne route » comme on invoque une incantation. Ces mots résonnent. La montagne, de loin, n’est plus un mur mais une bouche qui m’appelle. Au terminus, à l’odeur du café brûlé, je sais que c’est là.
Mon yack noir, massif et sombre, m’attend. Sous sa selle et ses écharpes rouges et blanches, huit cent kilos de muscles sont fins prêts. Quand je pose la main sur son encolure, une chaleur vivante me traverse, rude et rassurante, comme si quelqu’un me rappelait que je respirais encore. D’un pas sûr, il avance vers le sommet. Son souffle roule dans l’air froid, épais comme de la buée d’hiver, et ce simple souffle semble connaître et dire mon nom mieux que moi. Son sabot déloge un petit caillou. Je l’entends rouler longtemps. Un son bref, banal, qui pourtant s’accroche en moi comme un premier battement.
Par éclats, je nous revois tous deux sur le canapé. Serrés amoureux. Rêvant sous la voix de Nicolas Hulot. Nicolas monté sur un yack aussi, grimpant vers le Polala du Grand Lama. On ira, on se l’était promis. Ce souvenir fugace s’estompe. Trois heures de montée. Au dernier refuge, je laisse là mon doux compagnon.
Le sentier mord la roche. Il disparaît sous mes pas. Pourtant mes pieds devinent et trouvent les failles. Mes doigts savent avant mes yeux où poser la paume. Ma chaussure glisse, un caillou roule. Je l’entends tomber, se battre contre la pente, comme un second battement. L’air se fait plus net, les odeurs se resserrent : pierre mouillée, résine froide dans des relents d’encens perdus. À mi‑pente, une écharpe rouge frangée, oubliée, s’accroche à une branche. Elle est comme celle de la selle du yack. Je la prends sans savoir pourquoi, comme si ce tissu pouvait tenir la suite de mon histoire.
Une pluie fine transforme la pierre en miroir. Mes pas prennent le rythme d’un cœur réfléchi. Un souvenir me traverse par strates: une fenêtre ouverte, une main qui hésite, l’alerte lointaine d’une sirène. Les images viennent en flashs, sans lien logique, et c’est leur profusion qui m’aveugle: chambre blanche, visage flou, le vide noir qui suce la lumière. Je comprends peu, je ressens beaucoup. Le caillou roule encore dans ma mémoire comateuse, en un battement obstiné.
De toute ma vie, je n’avais jamais grimpé, presque escaladé, comme cela. Il y avait une force ancienne en moi. Mon corps savait. Précis, animal. Comme la démarche du yack. Pour moi, maintenant, la montagne n’est plus un mur, c’est un passage.
Le monastère se dresse, entre deux falaises, trapu et silencieux. Sa façade est lisse ponctuée de rares rebords. Je vais varapper mains nues. Et j’en sais même tous les mots techniques. Les fenêtres du grand bâtiment, aussi haut qu’un mirage, balafrent la brume d’un feu bleu. Une lampe s’allume, puis s’éteint, comme si quelqu’un refusait d’être témoin. Alors je grimpe.
Enfin la terrasse, suspendue au ciel. Le vent invente des mots et les jette contre la pierre. Je m’appuie sur ce parfum mouillé : le vide me parle en largeur. Mes mains tremblent mais ce tremblement n’est ni peur ni panique : c’est une lucidité bien trop lourde pour rester en moi. Oui, je sais toujours nommer les prises de varappe, même quand je ne les vois pas.
J’ajuste l’écharpe sur mes épaules. Dans la brume un souffle roule. Juste comme le souffle du yack. Peut-être juste un souvenir. Je pense à la main qu’on n’a pas prise et à la promesse qu’on n’a pas tenue. À la trahison. La souffrance n’est pas un coup, c’est une inclinaison qui finit par peser. Je recule d’un pas, puis un autre. Le sol joue un instant avec moi. Une lampe s’allume, puis s’éteint. Le caillou roule encore en un battement final.
Je ferme les yeux, je compte un battement, deux, je m’élance et je saute. Pour la seconde fois, le vent me prend.


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