samedi 17 janvier 2026

Dans le souffle du fournil (Marie Sylvie)

  



Il est quatre heures
Ce moment suspendu où la nuit hésite encore à se retirer.
Le village dort
Mais derrière une porte de bois
Une respiration ancienne s'éveille.
Le fournil n'a pas besoin d'horloge
Il connaît le rythme du monde
Le battement discret des jours qui recommencent.

À l'intérieur l'air est tiède
Presque maternel.
La farine flotte telle une poussière d'aube
Un pollen de lumière qui se dépose sur les mains
Sur les gestes
Sur les pensées.
Chaque grain porte en lui une promesse
Celle de devenir nourriture
Chaleur
Partage.

Le boulanger ne parle pas.
Il écoute.
Il écoute la pâte qui s'étire
Le bois qui craque doucement
Le souffle du four qui s'allume tel un soleil apprivoisé.
Dans ce lieu tout est parole silencieux.
On n'impose rien
On accompagne
On accueille
On laisse advenir.

Pétrir c'est prier avec les mains.
C'est offrir au monde un peu de sa propre patience.
C'est comprendre que rien ne lève sans repos
Que rien ne nourrit sans transformation
Que rien ne dure sans feu intérieur.

Le fournil est un sanctuaire humble.
Il ne promet pas l'extraordinaire 
Il promet le quotidien
Le pain posé sur la table 
La mie qui s'ouvre tel un sourire 
La croûte qui chante lorsqu'on la rompt.
Et pourtant c'est là que se cache le miracle.
Dans la simplicité qui sauve
Dans la chaleur qui rassemble 
Dans l'odeur qui rapelle à chacun qu'il a une place
Qu'il est attendu.

Lorsque le jour se lève enfin 
Le fournil ouvre sa porte
La lumière du matin entre telle une bénédiction.
Les pains alignées ressemblent à des pierres d'or
Des offrandes silencieuses pour ceux qui viendront.
Le boulanger sourit.
Il sait que son travail est invisible
Mais que son invisible nourrit le monde.

Et toi qui passes devant ce lieu
Peut-être tôt
Peut-être tard
Tu sens quelque chose t'appeler .
Une chaleur
Une mémoire
Un rappel discret que la vie se pétrit chaque jour
Que nous sommes tous pâte en devenir
Levain d'espérance
Miettes de lumière offertes au monde.


 

5 commentaires:

  1. j'aime bien ta sagesse :
    "Pétrir c'est prier avec les mains.
    C'est offrir au monde un peu de sa propre patience.
    C'est comprendre que rien ne lève sans repos
    Que rien ne nourrit sans transformation
    Que rien ne dure sans feu intérieur.

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  2. Je n'aimerais pas être à la place des boulangeries industrielles si tu devais chanter leurs mérites ! ;-)

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  3. Un poème d'anthologie ! Mieux, un Magnificat avec le boulanger dans le rôle du Sauveur !

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  4. Merci encore pour ce beau texte, je vais suivre tes conseils et me reposer pour laisser lever une respiration vers mon prochain graffiti

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  5. Où te caches tu Marie-Sylvie ? :-) J'avais zappé ton beau texte. Comme tu as raison : le pain c'est la mémoire des gestes, des senteurs, du goût. Pour moi il évoque l'enfance et ma famille.

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Nous ont-ils prédit un avenir radieux ?

         Cavalier ; Walrus ; Ecridelle ; Vegas sur sarthe ; Nana Fafo ; Marie Sylvie ;