Ils sont une dizaine de
moines à vivre au prieuré artigien de la Saulière près de Brive
sous la règle des chanoines de Saint Augustin. Le site, isolé au
milieu d'une nature sauvage et cependant riante offre tous les
agréments nécessaires à ces âmes contemplatives. Les jours s'y
écoulent tranquillement, rythmés par les offices liturgiques et la
prière, le travail et les repas dans le silence du réfectoire.
Chaque frère se voit
imposer par le prieur des tâches bien précises. Parmi celles de
Frère Hélie il en est une qui consiste à s'occuper du scriptorium
afin d'assister les frères copistes Adémar et Odilon. Très
souvent, il en a assez Frère Hélie de gratter les parchemins qu'
Adémar et Odilon couvrent de leur écriture toute la sainte
journée sans en prendre soin ! Le prieur, Dom Aymeric délivre
avec parcimonie les supports qui coûtent cher mais rien n'y fait.
Les moines, surtout Odilon, continuent de souiller copieusement les
manuscrits en trempant leurs calames dans l'encre et Frère Hélie
n'arrête pas de gratter avec sa pierre ponce en faisant très
attention de ne pas endommager la peau. Et ce n'est pas tout :
il faut ensuite laver méticuleusement le palimpseste avec du lait et
du son d'avoine avant de le mettre à sécher pour qu'il soit en
parfait état pour être réutilisé. Mais Hélie se doit de servir
ses frères en toute humilité et il s'y applique du mieux qu'il
peut.C'est aussi lui qui fabrique l'encre à partir de noir de fumée
et prépare les roseaux pour les calames.
Quand il peut s'évader dans la nature pour accomplir son travail Hélie ne se sent plus de joie. Il aspire à ces moments de liberté où son âme simple se complaît. On le voit dévaler les pentes à toute vitesse comme s'il avait le diable aux trousses pour rejoindre son lieu favori. Son visage rond est fendu d'un large sourire qui ne le quitte plus. Parfois il a un peu honte de sa béatitude en se remémorant les paroles de Dom Aymeric qui assure qu'on ne peut être heureux ici bas que dans la prière. Alors Hélie se signe et demande pardon à Dieu mais son naturel reprend vite le dessus. Il est gai comme un pinson en rejoignant le ruisseau où il pêche quelques truites pour les repas de la communauté le vendredi. S'assurant d'un regard circonspect que personne ne l'épie, il retrousse vivement sa robe de bure, en glisse les pans dans sa large ceinture de cuir et patauge allègrement dans l'eau de la petite rivière. Comme il est heureux ! Tellement heureux qu'il pense naïvement que tout là haut le Seigneur le contemple avec bienveillance. Il nourrit ensuite les cygnes de l'étang venus à sa rencontre et prélève parfois quelques plumes pour le scriptorium. Les volatiles se laissent dépouiller sans rechigner ni mordre. Les animaux du prieuré aiment Hélie pour sa douceur envers eux et les soins attentifs qu'il leur prodigue.
Aujourd'hui, avant de grimper la colline et rejoindre l'abbaye pour l'offrande du soir, Hélie fait un petit détour pour s'assurer que tout est en ordre à la fontaine. Il est en charge de son entretien et s'en occupe avec une ferveur toute particulière. Son eau guérit les enfants atteints de scrofule. Il est fier car le prieur lui demande à lui et à lui seul de l'accompagner à la source miraculeuse quand un enfant se présente au monastère. En effet, les petits se laissent curieusement tremper dans l'eau par Hélie sans protester ni pleurer. Curieusement ils ne craignent par l'eau très froide, même en été, Hélie qui les soutient semblant leur communiquer sa chaleur corporelle. Qui fait des miracles ? L'eau ou bien le moine dont les prières ardentes pour guérir les bambins s'élèvent jusqu'au Ciel ? Nul ne le sait mais les résultats positifs ne sont pas discutables.
La cloche appelant aux vêpres vient de retentir. Frère Hélie, surpris et en retard regagne le prieuré aussi vite qu'il en est parti en début d'après midi. Il craint le regard sévère de Dom Aymeric mais il sait que le beau brochet qu'il rapporte saura l'attendrir. Même les hommes de Dieu ont leur petit péché mignon.
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