Je suis un grain de blé issu de l'épi matriciel. Séparé de mes frères au moment des battages, j'ai vécu depuis août jusqu'en novembre dans le grenier de la ferme parmi des milliers de grains de blé. Un jour d'automne propice aux semailles, les hommes nous ont rassemblés dans des sacs de jute et une main habile, d'un geste solennel, m'a jeté sur le champ fraîchement labouré. J'ai cru mourir. Il faisait noir. J'avais froid. J'étais seul et j'avais peur. Je tremblais. Je craignais le bec affamé d'un oiseau de passage ou le museau fureteur et vorace d'un campagnol. Et puis, j'ai fini par m 'habituer à ce cocon somme toute accueillant et protecteur . J'étais bien. La terre m'avait accepté en m'ensevelissant en son sein. Dans l'obscurité de cette nuit profonde et silencieuse, je me suis endormi. Jusqu'à aujourd'hui.
Pourquoi ce réveil ? Je ne sais pas ce qu'il se passe. Je suis perplexe et angoissé, enfoncé dans le monticule de terre qui m'enveloppe. Je me sens tout engourdi. J'émerge de ma torpeur pour constater ma métamorphose. Ô Dieu que suis-je devenu ? Il ne reste rien de ma belle robe dorée. Mon ventre a éclaté et bourgeonne. Je suis très inquiet.
Alors, une petite voix au fond de moi s'est élevée. « Ne crains rien. Ta transformation est une résurrection. Tout doucement, tu as pris racine dans le sillon qui t'as hébergé. Là, tu as germé et tu vis. Regarde cette toute petite pousse qui saille de toi. Vois comme elle est verte, comme elle s'élève et cherche la lumière. Tu seras d'abord une herbe folle caressée par le vent printanier quand la terre s'écartera légèrement pour lui livrer passage. Un peu pâle puis de plus en plus vigoureuse et brillante. D'autres tiges se grefferont à la première. Elles deviendront un champ qui ressemblera à une mer blonde aimée du soleil et de la pluie. Elle s'agitera mollement sous l'effet des éléments, de plus en plus resplendissante et épanouie. Des hampes naîtront les épis. Ils grossiront sous les effets bienfaisants des éléments. Quand les blés seront mûrs, ils deviendront paille et grains. Et ce sera l'éternel recommencement. Il est essentiel, il faut que tu le comprennes. Sache que tu contiens l'Histoire en même temps que le souffle de la vie. Ensuite, soit tu reviendras à la terre pour un autre cycle biologique, soit tu seras farine. Et même ainsi songe que tu nourriras les hommes qui mangeront le pain fait de ta matière.»
Quelle belle leçon d'humilité et d'espoir m'a apportée cette petite voix ! Elle est ma mémoire ancestrale, celle que chaque parcelle de vie porte en elle. Elle m'oblige à m'interroger et à me remettre en question et c'est salutaire. Je suis minuscule et pourtant tellement important. J'en prends conscience et l'envie de grandir me submerge et une certaine impatience m'anime soudain. Alors, l'étreinte qui m'étouffait desserre ses griffes et je me laisse aller. J'accepte ma boursouflure puisque tel est mon destin. Elle me gonfle même de joie et de fierté d'avoir été choisi pour perpétuer la spirale du vivant. Se laisser porter et la Nature fera le reste j'en suis pleinement convaincu. Je ne suis rien et Elle est tout.
Très jolie introspection sur les graines de la vie...
RépondreSupprimerMagnifique ! J'adore cette phrase : "J'accepte ma boursouflure puisque tel est mon destin." Ça va être ma nouvelle philosophie de la semaine ! ;-)
RépondreSupprimerTu manges trop de pain ? ;-)
SupprimerQuelle épopée !
RépondreSupprimerBelle histoire d'un grain de blé qui devient poème philosophique sur la vie, cette éternelle transformation.
RépondreSupprimerQuel souffle poétique pour célébrer la puissance de la vie !
RépondreSupprimerToute la vie dans ce grain de blé ! Toute notre histoire aussi quand nos lointains ancêtres se sont mis à le cultiver et à le travailler... Magnifique !
RépondreSupprimerChère Yvanne
RépondreSupprimerQuelle magnifique métaphore, Yvanne !
Ton introspection sous forme de grain de blé est une véritable leçon de vie.
J'aime cette idée que l'obscurité n'est pas une fin mais le début d'une résurrection. Passer de la peur à l'acceptation pour finir en 'mer blonde' est une image splendide.
Merci pour ce souffle d'espérance et cette humilité qui touche au cœur.
Bien amicalement, Marie Sylvie