Quand Merlin arriva à la capitale, l’agression assaillit ses sens. Les vociférations des marchands qui s’interpellaient. Les hurlements des travailleurs, bloqués à l’entrée de la ville. L’air nauséabond des déjections animales, des déchets et du fumet des forges. Ses pieds dans la boue et la bouse.
Et, la foule.
Des gens pressés, stressés. Le regard, les pensées, rivées à leur rendez-vous, leur destination, leur journée. Leurs pas, cadencés, mécaniques, qui le bousculaient, le frôlaient, l’insultaient même, sans le voir.
Malgré lui, ses pas épousèrent les leurs, il s’engouffra dans le labyrinthe des rues. Les voies, les façades, les immeubles, uniformes, grisâtres. Rien pour les distinguer, rien pour se repérer. Sa tête bourdonnait, ses mains tremblaient, ses yeux ne percevaient plus qu’un enchevêtrement sans fin de lacets, de ruelles, de venelles.
A bout de souffle, il s’arrêta, chercha une sortie, n’identifia que du vide.
Le grondement sourd d’une cloche continua de l’affoler. S’il ne trouvait pas une solution très vite, il manquerait son rendez-vous et ce serait retour à la case départ.
Sa main effleura son foulard, il se força à respirer, tourna la tête légèrement vers la gauche.
Au fond d’une rue grise, un petit point vert.
Il s’y précipita, s’engouffra dans un petit square, s’écroula sur un banc. La rangée d’arbres en face de lui diminua un peu sa crise. Fébrilement, il dénoua le foulard d’autour de son cou, le huma. Les fragrances de l’humus humide et du chèvrefeuille en fleurs le ramenèrent chez lui.
Il ne vit plus la ville, populeuse et grouillante. En pensée il revit son cher orme, le crépitement de son feu et son pas dans la neige, sa mère aux mains si douces et son père au cœur tendre, le murmure des oiseaux et le chant de la rivière.
Au rythme de ses respirations, il reprit peu à peu conscience de son environnement. Quatre marronniers aux coins du square, environnés d’une myriade de fleurs colorées. Il retrouvait ses racines, au milieu de la nature.
- Est-ce que ça va ?
Au son de cette voix, délicate et fluette, Merlin se retourna. Assise à ses côtés, une jeune femme. Avec un sourire, elle lui tendit un mouchoir pour essuyer son visage. Encore troublé, il le prit et le lui rendit.
- Merci, souffla-t-il au bout d’un moment.
- Vous êtes perdu ? C’est la première fois que vous venez ici ?
Habituellement il ne parlait pas aux inconnus.
Aujourd’hui, pour la première fois depuis longtemps, une inconnue le regardait, se souciait de lui.
Sans qu’il n’y prenne garde, les mots se présentèrent sur ses lèvres.
- Oui, je…dois me rendre à l’Académie royale. Pour les entretiens d’admission.
- C’est sur ma route. Venez, je vous montre.
Elle se leva, il la suivit, émerveillé.
Il n’était plus un anonyme, noyé dans la foule. Il s’était accroché à une amarre et elle avait les yeux les plus doux du monde. Sous sa direction, il parcourut des rues ; elles commencèrent à lui devenir familières. Il avisa un café, décoré d’ancres et de cordages, une librairie consacrée aux arts de la table et un rémouleur, idéal pour affûter ses armes.
Bientôt, trop vite, elle s’arrêta.
- C’est ici, lui indiqua-t-elle en lui désignant une façade. Je vous laisse, bonne chance.
Il la regarda s’asseoir sur un banc, ouvrir un livre et lui faire un clin d’œil.
Un étau se desserra de sa gorge. Il huma son foulard et se présenta à la guérite.
- Bonjour, j’ai rendez-vous pour l’entretien d’admission. Je suis Merlin Nami.
Le soldat en faction lui sourit amicalement.
- Bienvenue. Le bâtiment au fond de la cour, premier étage, la porte à droite. Bon courage.
Merlin remercia le garde d’une franche poignée de main et s’engagea vers le portail. Sur le fronton d’entrée, la devise de l’Académie royale : « Force et honneur. Camaraderie et Respect. »
Alors qu’il avançait vers son destin, il songea à un héros de roman, comme lui monté à une autre capitale. Comme lui, en son temps, il proclama « A nous deux, maintenant. »
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