samedi 8 août 2026

APPRIVOISER LE CIEL (Marie Sylvie)

 


Je n’ai jamais possédé de cerf‑volant.  
Jamais eu cet objet léger
Fragile
Obstiné
Qui attend qu’on lui offre un peu de ciel pour montrer ce qu’il sait faire.  
Mais un jour en Auvergne j’ai croisé leur danse hésitante
Et depuis ils vivent quelque part dans ma mémoire comme des compagnons silencieux.

C’était un plateau vaste
Presque nu
Où le vent semblait avoir élu domicile.  
Un lieu où l’air ne se contentait pas de passer : 
Il s’installait
Il tournoyait
Il jouait.  

Les parapentes eux s’élançaient dans le vide avec une assurance presque insolente.  
Je les regardais partir
Glisser
S’éloigner
Comme si le monde devenait soudain plus grand pour eux que pour nous.

Et puis il y avait les autres.  
Ceux qui restaient sur la terre ferme
Les pieds bien ancrés mais le regard déjà en altitude.  
Ils tentaient de faire monter leurs cerf‑volants.  
Des silhouettes qui couraient
S’arrêtaient
Levaient les bras
Recommençaient.  
À distance tout semblait simple : 
Un geste
Une impulsion
Un peu de patience.  
Mais en m’approchant j’ai compris que ce n’était qu’une illusion.

Le vent n’est pas un serviteur.  
Il n’obéit pas à la volonté.  
Il demande une forme de respect
Une écoute
Une attention presque intime.  
Il faut sentir son humeur
Sa direction
Sa force.  
Il faut accepter qu’il change d’avis
Qu’il se dérobe
Qu’il revienne.  
Et surtout il faut apprendre à ne pas lutter contre lui 
Mais à composer avec lui.

Je me souviens d’un homme
Un peu plus âgé que les autres
Qui tenait son cerf‑volant comme on tient une promesse.  
Il ne courait pas.  
Il ne s’agitait pas.  
Il attendait.  
Il observait.  
Et soudain dans un moment que je n’ai pas su anticiper
Il a levé les bras
Tiré légèrement
Relâché un peu… et la toile s’est élevée.  
Pas d’un coup
Pas comme un miracle
Mais comme une décision.  
Le cerf‑volant avait accepté de voler.

Je crois que c’est là que j’ai compris quelque chose.  
Ce n’était pas un jeu.  
Ce n’était pas un loisir.  
C’était une conversation entre un humain et l’air.  
Une négociation douce
Un accord fragile.  
Une manière de dire au monde : 
Je n’ai pas d’ailes ... 
Mais je peux quand même toucher le ciel.

Je n’ai jamais eu de cerf‑volant
Mais ce jour‑là sur ce plateau d’Auvergne
J’ai senti que certains souvenirs volent plus haut que les objets qu’ils racontent.  
Et parfois il suffit de regarder quelqu’un apprivoiser le vent pour que quelque chose en nous s’élève aussi.

 

10 commentaires:

  1. C'est après avoir lu des billets aussi beaux que celui-ci qu'on comprend encore mieux la détresse de Charlie Brown.

    https://www.jolie-bobine.fr/wp-content/uploads/2024/02/1706916994_10-bandes-dessinees-Peanuts-les-plus-droles-ou-Charlie-Brown.jpg

    Et d'ailleurs, pourquoi n'ai-je pas pensé à Mary Poppins ?

    https://www.youtube.com/watch?v=BA-g8YYPKVo

    Ah oui, c'est pareil ! C'est la scène tire-larmes où elle s'en va sans dire Adieu !

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    1. Merci beaucoup, Joe Krapov.
      Votre regard me touche profondément.

      Que mon récit vous évoque Charlie Brown et Mary Poppins me fait sourire :
      Il y a chez eux cette même fragilité, ce même désir d'envol contrarié qui nous accompagne depuis l'enfance.

      Merci pour votre passage fidèle et vos clins d'œil toujours si délicats.
      Amitiés, Marie Sylvie

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  2. Ah, si j'avais pu te lire étant enfant ! J'aurais compris pourquoi je n'ai (presque) jamais réussi à faire décoller ceux que mon oncle bricolait avec des chutes de papier -peint, de la ficelle et des tuteurs en bambou...

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    1. Walrus...
      Tes mots me vont droit au cœur.

      Imaginer l'enfant que tu étais, tentant de faire décoller ces cerf-volants bricolés avec amour, donne une belle profondeur.
      Si mon texte peut éclairer un peu ce souvenir alors j'en suis heureuse.

      Merci pour cette belle invitation à écrire.
      Amitiés, Marie Sylvie

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  3. Touché par un moment des grâce... très beau texte

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    1. Merci Nana...

      Ton expression《 touché par un moment de grâce 》 est un cadeau.
      C'est exactement ce que j'ai ressenti en revivant ce souvenir d'Auvergne.

      Merci pour ta sensibilité et ta lecture attentive.
      Amitiés, Marie Sylvie

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  4. Beau souvenir pour toi et très beau texte.

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    1. Merci Yvanne...
      Oui c'est un beau souvenir, un de ceux qui restent accrochés quelque part dans la lumière.

      Je suis heureuse que le texte t'ait plu et qu'il ait su transmettre cette douceur.

      Merci pour ta présence bienveillante.
      Amitiés, Marie Sylvie

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  5. On s'y croirait, je voyais littéralement la décision prendre vie à travers les mots, j'ai senti le vent ! Superbe.

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    1. Merci infiniment Monsieur X.

      Que vous ayez "senti le vent " en lisant mon récit est l'un des plus beaux compliments que l'on puisse me faire.
      J'aime l'idée que la décision du cerf-volant, ce moment où il accepte enfin de voler, ait pris vie pour vous.

      Merci pour votre lecture si vivante et sensible.
      Amitiés, Marie Sylvie

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Ont produit des grommellements

          Laura ; Walrus ; François ;