samedi 3 octobre 2026

LORSQUE LA PEUR APPREND À SE DÉFENDRE (Marie Sylvie)

  


 


Lorsque je suis arrivée dans cet appartement je pensais simplement y vivre.  
Je n’imaginais pas que j’allais devoir y survivre.

Les cambriolages n’étaient pas des soupçons : 
Ils étaient réels.  
À chaque retour de mon travail quelque chose avait disparu.  
Parfois un objet
Parfois un meuble entier.  
Une chaise
Un petit meuble
Un bibelot… comme si quelqu’un se servait chez moi
Tranquillement
Méthodiquement
Pendant mes absences.  
Je rentrais et je savais immédiatement que quelqu’un avait été là.  
Ce n’était pas une intuition : 
C’était un constat.

Mais la police n’a pas voulu entendre.  
《 Logement social 》 Ont-ils dit
Comme si ces mots suffisaient à effacer la réalité.  
Comme si mon appartement était trop insignifiant pour être cambriolé.  
Comme si ma parole n’avait pas de valeur.

Alors j’ai dû me protéger seule.  
Et lorsque l'on est seule on invente.

Les pierres que je plaçais derrière les portes n’étaient pas là pour éviter un courant d’air.  
Elles étaient là pour moi.  
Si un agresseur me plaquait au sol ces pierres deviendraient une arme.  
Une masse improvisée pour assommer
Pour reprendre une chance de m’en sortir.  
Je vivais avec cette idée
Cette anticipation.
Cette peur qui oblige à prévoir l’impensable.

Pour dormir j’ai trouvé une autre solution.  
J’ai volontairement brisé un pot de confiture et j’ai versé les débris de verre devant la porte d’entrée.  
Si quelqu’un tentait d’entrer le bruit me réveillerait.  
Et si je n’entendais rien les débris bloqueraient la porte.  
C’était rudimentaire mais c’était tout ce que j’avais.

Les couteaux de cuisine étaient là mais ils ne suffisaient pas.  
La peur demande des armes plus grandes que le danger.

Un jour dans une brocante j’ai vu des armes blanches.  
Et j’ai pensé : 
Si une hallebarde avait été là je l’aurais prise.  
Sans hésiter.  
Parce qu’une hallebarde c’est une présence.  
Une verticalité.  
Une manière de dire : 《 Ici je veille. 》

Je n’en ai pas trouvé mais j’ai trouvé autre chose.  
Un couteau semblable à celui de Rambo que j’ai placé dans ma chambre.  
Un sabre de samouraï suspendu dans le séjour.  
Des armes qui pour d’autres auraient été des pièces de collection mais qui pour moi étaient des compagnons silencieux.  
Des gardiens.

Je ne les ai jamais utilisés.  
Je n’ai jamais eu à les brandir.  
Mais leur présence me rassurait.  
Elles faisaient partie de mon quotidien comme des talismans contre l’intrusion
Contre l’angoisse
Contre l’indifférence des autorités.

Aujourd’hui encore je sais que ce n’était pas la violence que je cherchais.  
C’était la possibilité de ne plus être impuissante.  
La hallebarde que je n’ai jamais eue je l’ai remplacée par ces objets suspendus
Par cette force que j’ai dû inventer pour survivre dans un lieu où l’on ne me croyait pas.

Mon témoignage c’est celui d’une femme qui a dû devenir sa propre garde.  
Une femme qui a appris à se défendre lorsque personne ne la défendait.  
Une femme qui a tenu debout malgré tout.
 
 
 

 

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