samedi 25 avril 2026

Trouillard (Vegas sur sarthe)

  


"Poussez! Poussez que diable!" C'est sur ces mots rassurants aboyés par un praticien aux oreilles de ma mère que j'en suis arrivé là.
On dit que j'ai mis du temps à pointer mon nez dans ce monde de brutes comme si je cherchais la marche arrière et ça ne me surprend guère, alors qu'aujourd'hui dans la sérénité des cliniques zen, des mamans périduralisées pondent des marmots aussitôt prêts à mordre la vie à pleines gencives!
Je ne saurais dire si c'était à cause de l'haleine fétide du praticien ou des nibards de la sage-femme mais j'ai appris très tôt à baisser les yeux.
Très tôt c'est à dire dès la cour de récré.
Entre les cogneurs accros à la bagarre, les bavards avec leurs histoires de Toto et les silencieux réfugiés dans l'ombre des platanes j'ai choisi mon camp. C'était décidé ou plutôt c'était ainsi je serais trouillard.


J'ai longtemps cru que les trouillards étaient naturellement de petite taille. Parmi les nains j'aurais pu naître joyeux ou même atchoum mais non, j'étais trouillard. Pourtant j'étais joyeux, un peu amoureux de Blanche Nèje ma voisine mais d'abord trouillard.
Pour moi le trouillard était petit et donc destiné au premier rang de la classe, celui sur qui pointe le doigt qui le propulse sur l'estrade et le vertigineux écran noir, celui dont les oreilles vermillon servent de référence au cours de peinture.
Le trouillard a aussi la responsabilité quotidienne de contenir la meute d'affamés qui l'écrase sur la porte de la cantine en lui arrachant des "Poussez pas" inaudibles.

Dans les réunions de famille le trouillard est celui qu'on fait monter sur la table pour chantonner du Guy Béart tandis qu'un aïeul sourd comme un pot lui lance des "Pousse gamin! Pousse plus fort!"  
Puis avec le temps notre trouillard s'affirme - du moins le croit-il - au point d'être capable de fixer des yeux pendant une heure le bout de ses rangers en tête d'un troupeau de bidasses indisciplinés.
Le même trouillard aguerri - mais pas guéri pour autant - osera même repousser les avances d'une greluche boutonneuse au prétexte qu'il est venu à la boum pour apprécier la musique et que les filles c'est pas son truc.

Quelques décennies plus tard, notre trouillard n'aura conservé de sa timidité qu'une collection - oui je collectionne les trouillards célèbres - et parmi eux moins de nains que de grands trouillards par la taille comme De Gaulle, Jacques Brel ou un certain Zinédine...
Devant autant d'exemples de réussite sociale notre trouillard a envie de dire merci à la vie - tout nain qu'il est - et d'adresser un discret pied de nez à tous ces forts en gueule.

"Poussez! Poussez fort!" ne cesse de me répéter mon psy alors je pousse chaque semaine, allongé sur son sofa en fixant l'horizon incertain de mes orteils recroquevillés.
J'ai même l'impression d'avoir grandi et je devrais me ménager car à trop pousser je vais finir boute-en-train ou même extraverti et ça me fait vraiment peur.
Je suis comme cet oiseau qui piaille sous ma fenêtre dès l'aurore et s'envole au moindre souffle d'air, et comme lui je sais qu'un jour viendra où j'irai me cacher pour mourir.

 

8 commentaires:

  1. En vrai, si on se souvenait de notre naissance... Imaginez, une planète de traumatisés où même personne n'aurait pu réussir à devenir psy 😭

    (sinon, le seul exemple qui me vient où j'ai entendu "Poussez, poussez fort", c'est quand un jour il fallait aider à démarrer une titine fatiguée garée--dans le mauvais sens, évidemment, sinon c'est pas drôle--sur un faux plat... Pour le coup, ce sont mes frêles bras qui ont été traumatisés 😩😆)

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    1. Quand je pense à toutes les occasions que j'ai eues de mourir de trouille ... savoir que je suis encore en vie, ça fiche les chocottes non ?

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  2. Nous en sommes hélas tous là, nous, les trouillards !

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  3. Un récit de vie épas-trouille-ant !

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  4. Mais quel beau discours d'humanité Vegas ! Je te suis, 10 sur 10 !

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