"Poussez!
Poussez que diable!" C'est
sur ces mots rassurants aboyés par un praticien aux oreilles de ma
mère que j'en suis arrivé là.
On
dit que j'ai mis du temps à pointer mon nez dans ce monde de brutes
comme si je cherchais la marche arrière et ça ne me surprend guère,
alors qu'aujourd'hui dans la sérénité des cliniques zen, des
mamans périduralisées pondent des marmots aussitôt prêts à
mordre la vie à pleines gencives!
Je
ne saurais dire si c'était à cause de l'haleine fétide du
praticien ou des nibards de la sage-femme mais j'ai appris très tôt
à baisser les yeux.
Très
tôt c'est à dire dès la cour de récré.
Entre
les cogneurs accros à la bagarre, les bavards avec leurs histoires
de Toto et les silencieux réfugiés dans l'ombre des platanes j'ai
choisi mon camp. C'était décidé ou plutôt c'était ainsi je
serais trouillard.
J'ai
longtemps cru que les trouillards étaient naturellement de petite
taille. Parmi les nains j'aurais pu naître joyeux ou
même atchoum mais
non, j'étais trouillard.
Pourtant j'étais joyeux, un peu amoureux de Blanche Nèje ma voisine
mais d'abord trouillard.
Pour
moi le trouillard était petit et donc destiné au premier rang de la
classe, celui sur qui pointe le doigt qui le propulse sur l'estrade
et le vertigineux écran noir, celui dont les oreilles vermillon
servent de référence au cours de peinture.
Le
trouillard a aussi la responsabilité quotidienne de contenir la
meute d'affamés qui l'écrase sur la porte de la cantine en lui
arrachant des "Poussez
pas" inaudibles.
Dans
les réunions de famille le trouillard est celui qu'on fait monter
sur la table pour chantonner du Guy Béart tandis qu'un aïeul sourd
comme un pot lui lance des "Pousse
gamin! Pousse plus fort!"
Puis
avec le temps notre trouillard s'affirme - du moins le croit-il - au
point d'être capable de fixer des yeux pendant une heure le bout de
ses rangers en tête d'un troupeau de bidasses indisciplinés.
Le
même trouillard aguerri - mais pas guéri pour autant - osera même
repousser les avances d'une greluche boutonneuse au prétexte qu'il
est venu à la boum pour apprécier la musique et que les filles
c'est pas son truc.
Quelques
décennies plus tard, notre trouillard n'aura conservé de sa
timidité qu'une collection - oui je collectionne les trouillards
célèbres - et parmi eux moins de nains que de grands trouillards
par la taille comme De Gaulle, Jacques Brel ou un certain
Zinédine...
Devant
autant d'exemples de réussite sociale notre trouillard a envie de
dire merci à la vie - tout nain qu'il est - et d'adresser un discret
pied de nez à tous ces forts en gueule.
"Poussez!
Poussez fort!" ne
cesse de me répéter mon psy alors je pousse chaque semaine, allongé
sur son sofa en fixant l'horizon incertain de mes orteils
recroquevillés.
J'ai
même l'impression d'avoir grandi et je devrais me ménager car à
trop pousser je vais finir boute-en-train ou même extraverti et ça
me fait vraiment peur.
Je
suis comme cet oiseau qui piaille sous ma fenêtre dès l'aurore et
s'envole au moindre souffle d'air, et comme lui je sais qu'un jour
viendra où j'irai me cacher pour mourir.
En vrai, si on se souvenait de notre naissance... Imaginez, une planète de traumatisés où même personne n'aurait pu réussir à devenir psy 😭
RépondreSupprimer(sinon, le seul exemple qui me vient où j'ai entendu "Poussez, poussez fort", c'est quand un jour il fallait aider à démarrer une titine fatiguée garée--dans le mauvais sens, évidemment, sinon c'est pas drôle--sur un faux plat... Pour le coup, ce sont mes frêles bras qui ont été traumatisés 😩😆)
Quand je pense à toutes les occasions que j'ai eues de mourir de trouille ... savoir que je suis encore en vie, ça fiche les chocottes non ?
SupprimerNous en sommes hélas tous là, nous, les trouillards !
RépondreSupprimerLes trouillards comptez-vous !
SupprimerUn récit de vie épas-trouille-ant !
RépondreSupprimerN'est-ce pas ?
SupprimerMais quel beau discours d'humanité Vegas ! Je te suis, 10 sur 10 !
RépondreSupprimerReçu ... pareil :)
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