« Je suis au carrefour du boulevard Arago et de l’avenue des Gobelins où depuis 4 heures du matin la bataille fait rage. Mais, euh, voici un jeune homme qui a un pavé à la main. J’enjambe la barricade et je m’approche de lui. Peut-être, lui, saura-t-il me fournir des éléments.»
– Ah , mais on gueule nous, on gueule ! Eh, euh, ben, oui, on est les jeunes directeurs de banque et on trouve pas de boulot… Et alors? Bien sûr qu’on a du pogon! Les gens y disent : « Ah bon, ils ont du pognon. » Eh alors? On a du pognon et alors? On va pas faire les barricades avec nos bagnoles, non? Elles sont toutes neuves, et alors? Pour quoi ils nous prennent les gens? Sans blague ! Et alors?
– Écoutez, je viens déjà d’interviewer votre collègue, là, celui tout enfariné au nez rouge. C’est un questionnaire, le questionnaire de Proust. Ça aidera à ouvrir des banques nouvelles ! «
Allons-y,
Bon, messieurs, on va faire ça proprement. C’est pour le dossier d’aide gouvernementale. Le fameux questionnaire proustien. Vous êtes prêts ?
Jeune banquier : Je suis né prêt. Enfin, prêt à 8h30, après le café et les marchés asiatiques.
Clown : Moi j’étais prêt hier, mais j’ai oublié pourquoi :
1. Ma vertu préférée – La rigueur. Sans elle, même les yachts chavirent.
– Et moi, c’est l’oubli des comptes !
2. Le principal trait de mon caractère – La précision. Il faut savoir aligner bien les olives sur la table basse.
– Tu veux dire : l’obsession du centime d’Euro?
3. La qualité que je préfère chez les autres – La fiabilité.
– J’aime mieux ceux qui arrivent en retard mais avec des fleurs.
4. Mon principal défaut – L’impatience. Tout futur a son heure.
– C’est pour ça que tu tapes du pied quand le monde ne tourne pas rond ?
5. Ma principale qualité – La capacité d’anticipation. Des vacances reglées au millimètre.
– Moi j’anticipe rien, je tombe exprès. Et je m’en relève mieux.
6. Ce que j’apprécie le plus chez mes amis – Qu’ils ne parlent pas trop de politique. Ni trop de moi.
– Ha, ha ! Moi, j’aime ceux aux silences bruyants surtout quand ils ont du rouge au nez.
7. Mon occupation préférée – Analyser les marchés. En peignoir, avec vue sur le lac.
– Oui, et refaire semblant de me cogner dans un mur d’eau.
8. Mon rêve de bonheur – Un portefeuille équilibré et une vie sans volatilité à Mykonos.
– Hé bien ! Mais moi je rêve d’un trapèze sans filet et d’un public qui pleure de rire.
… Vingt-huit questions. Huit réponses ici. Les autres traînent encore sur la barricade…
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Sur la barricade absurde — Dialogue libre après Proust
(Une barricade improbable. Des pavés, des banderoles, un banc bancal. Le clown blanc est assis sur une caisse de vin vide, le banquier suisse debout, tiré à quatre épingles. Un micro pend d’un fil électrique. Le reporter est parti depuis longtemps. Mais les deux protagonistes continuent.)
Banquier stagiaire : Bon. On a répondu au questionnaire. Vingt Huit questions. C’est fait. Rigueur, fiabilité, portefeuille équilibré. Je suis un homme structuré.
Clown : (tapote la caisse) Et moi, pantin, j’ai dit marguerite, saule pleureur, trapèze sans filet. Je suis un homme qui tombe. Il y a des cordes, Mais je tombe bien. Sans m’y faire prendre, sans m’y faire pendre.
Banquier stagiaire : Vous tombez dans l’émotion. Moi, je reste dans le rendement. C’est une question de posture.
Clown : (mime un banquier qui glisse sur une banane) Et si la posture glisse ? Si le rendement se prend les pieds dans le tapis rouge du chapiteau ? Vous avez prévu ça dans vos modèles ?
Banquier stagiaire : Je modélise les risques. Mais pas les clowns.
Clown : Erreur stratégique. Les clowns sont des variables cachées. Collés aux contrecoups du sort, on surgit dans les bilans, on fait rire les colonnes, on déséquilibre les ratios. Et parfois, on fait pleurer les actionnaires.
Banquier stagiaire : (soupire) Je ne comprends pas votre logique.
Clown : C’est normal. Elle est illogique. Mais elle tient debout. Comme moi, sur un monocycle.
(Un silence. Le vent soulève une banderole : “Ouvrez des banques !”)
Banquier stagiaire : Vous savez, j’ai dit que je voulais vivre en Suisse. Mais parfois, je rêve d’un pays où les nuages sont assez bas pour qu’on puisse les attraper.
Clown : (sourit) Ah. Vous voyez. Vous êtes contaminé. C’est le syndrome du poète latent. Il commence par rêver de nuages, et finit par écrire sur des confettis.
Banquier stagiaire : Et vous, vous avez dit que vous vouliez mourir en coulisses, maquillé, sous les applaudissements.
Clown : Oui. Et vous, vous avez dit : “Sans douleur, entouré de mes proches.” C’est presque pareil. Mais moi, je veux qu’on rie. Même un peu trop.
Banquier stagiaire : (regarde les pavés) Vous croyez qu’on peut faire une banque avec ça ? Une banque de souvenirs. De sourires. De sciure.
Clown : Oui. Mais il faudra un clown à la direction. Et un banquier au trapèze.
(Ils se regardent. Le vent fait tomber une feuille. Le clown la ramasse et la glisse dans l’attaché-case du banquier.)
Clown : C’est votre premier dividende poétique. Ne le perdez pas.

Quelle belle manière de toucher les cœurs !
RépondreSupprimerJ'ai jamais rencontré de banquier, même pas le mien, des clowns par contre...
RépondreSupprimerEt si c'étaient les mêmes, les banquiers et les clowns ?
Entre banquier et clown, mon cœur (ne) balance (pas)... Mais vous avez rondement mené ce défi.
RépondreSupprimerBelle inspiration et superbe chute ! le titre de Marie Sylvie convient bien aussi à ton texte : LEÇON D'HUMANITÉ EN DEUX UNIFORMES !
RépondreSupprimerIl s'en passe des choses étonnantes sur les barricades ! Etonnantes et poétiques.
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