samedi 9 mai 2026

LE PAYS OÙ JE CONTINUE (Marie Sylvie)

  


  

 

Je n’ai pas attendu la vieillesse pour devenir valétudinaire.  
Le mot est venu me trouver bien plus tôt
À cinquante‑trois ans
Comme un verdict sans appel.  
Je n’ai pas choisi cette lenteur
Ni cette immobilité
Ni ce pays étrange où l’on vit allongée comme on habiterait une île isolée.  
J’y ai été projetée
Le rachis cervical brisé
Le corps marqué par des violences qui ont laissé des cicatrices visibles et d’autres que personne ne voit.

Depuis je vis dans un monde où chaque jour commence par une négociation avec la douleur.  
Elle est là avant même que j’ouvre les yeux.  
Elle me précède
Me suit
M’enveloppe.  
Elle n’a pas besoin de frapper à la porte : 
Elle vit ici
Avec moi.

Je pourrais dire que je m’y suis habituée
Mais ce serait mentir.  
On ne s’habitue jamais vraiment à souffrir.  
On apprend seulement à composer
À respirer entre deux vagues
À tenir debout intérieurement lorsque le corps
Lui
Ne peut plus.

Et dans cette vie couchée
Une autre présence s’est installée : 
La peur.  
Pas une peur spectaculaire non.  
Une peur sourde
Tenace
Qui se glisse dans les interstices de mes pensées.  
La peur que mon mari se lasse.  
La peur qu’un jour il regarde ma fragilité comme un fardeau.  
La peur qu’il se dise qu’il mérite mieux qu’une femme qui ne peut plus marcher
Plus sortir
Plus rire comme avant.

Je sais que cette peur vient de la douleur.  
Je sais que c’est elle qui dramatise
Qui amplifie
Qui transforme chaque doute en catastrophe.  
Je sais que mon cerveau
Épuisé
N’a plus la force de trier le vrai du faux.  
Mais savoir n’empêche pas de ressentir.

Alors parfois je lui dis :  
《 Et si un jour tu en avais assez ? 》
Et lui
Avec cette façon un peu brusque qu’il a d’aimer
Me répond que je suis ridicule.  
Ridicule de croire qu’il partirait.  
Ridicule de penser que je ne suis plus agréable.  
Ridicule de laisser la douleur me dicter des scénarios qui n’existent pas.

Je devrais le croire.  
Je veux le croire.  
Mais la souffrance est une brume qui déforme tout
Même les certitudes les plus solides.

Pourtant il est là.  
Jour après jour.  
Il reste.  
Il m’aide.
Il me parle.
Il s’agace parfois.
Il rit parfois.
Il vit avec moi dans ce pays valétudinaire où je n’aurais jamais voulu l’entraîner.  
Et dans ses gestes
Dans sa présence
Dans sa fidélité silencieuse
Il y a une vérité que la douleur ne peut pas effacer :  
Je ne suis pas seule.

Je ne suis pas un poids.  
Je suis une femme blessée oui
Mais vivante.  
Une femme qui pense
Qui écrit
Qui ressent.  
Une femme qui transforme l’immobilité en clairvoyance
La lenteur en écoute
La fragilité en lucidité.

Je suis valétudinaire
Mais je ne suis pas abandonnable.  
Je suis valétudinaire
Mais je suis aimée.  
Je suis valétudinaire
Mais je suis encore moi 
Entière
Sensible
Debout à l’intérieur.

Et peut‑être qu’un jour
Lorsque la douleur fera un peu moins d’ombre
Je verrai ce que lui voit déjà :  
Que je vaux la peine que l’on reste.


 

4 commentaires:

  1. Tragique !
    Mais plein d'espoir... fais confiance à son amour !

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  2. Tu es forte Marie-Sylvie. Clairvoyante et courageuse. Comment ne plus t'aimer ?

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    1. Le réveil que j'aperçois m'a fait sourire. J'ai le même et j'adore son gros tic-tac. ;-)

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  3. J'ai regardé cette semaine le documentaire sur le chanteur Renaud. Les passages sur sa paranoïa après sa visite de Cuba sont assez glaçants. On a de drôles de choses dans la tête, les uns et les autres.

    Bravo à vous pour votre résistance et à Monsieur pour son amour.

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