Je parle rarement.
On me sonne, on me contourne, on me photographie parfois, mais on m’écoute peu.
Alors, pour une fois, laissez-moi raconter.
Je suis la vieille église de Carhaix, celle à la tour carrée, celle qui servit de « beffroi » faute de mieux.
Un beffroi de campagne, rugueux, sans fioritures.
Un beffroi qui sonnait moins pour la gloire que pour l’alerte.
Et Dieu sait que, dans ces années-là, j’en ai sonné, des alertes.
On ne choisit pas ses fidèles, pas plus qu’on ne choisit ses ancêtres.
Vous, humains, vous héritez de sang ; moi, j’hérite de vos histoires.
Certaines sont pieuses.
D’autres… beaucoup moins.
Vers 1590, j’ai vu passer un drôle d’oiseau : La Plante.
Un nom de jardinier, une âme de tempête.
Un parent du fameux Guillaume Douars de La Plante, ligueur acharné, « satellite de Fontenelle » comme disaient les lettrés.
Mais celui-ci, PL, votre ancêtre, n’avait rien d’un homme de plume.
Il préférait les moulins fortifiés aux bibliothèques, les arquebuses aux arguments, et les coffres aux consciences.
Retranché avec une trentaine de soldats dans son moulin fortifié près
de Carhaix, il pillait les environs avec une régularité presque
liturgique.
Moi, du haut de ma tour, je voyais les paysans lever les
yeux vers moi, espérant que mes cloches sonneraient autre chose que la
peur.
Mais non : chaque fois que je tirais sur la corde, c’était pour
annoncer que La Plante avait encore décidé de « visiter » les honnêtes
gens.
Il avait une méthode bien à lui pour retrouver les trésors :
il commençait par les pieds.
Il
les chauffait doucement : trop doucement pour l’enfer, trop cruellement
pour la terre, jusqu’à ce que les propriétaires se souviennent soudain
de l’endroit exact où dormait leur argent.
À côté de lui, un percepteur aurait passé pour un troubadour.
Puis vint juillet 1594.
Un matin, j’ai vu arriver Claude Kerguezay, sieur de Kergomar, gouverneur de Guingamp, cinquante arquebusiers à ses côtés.
Ils marchaient droit, sans hésiter. Cette année-là, le Roi avait décidé que certains bandits avaient assez vécu.
Le moulin fut encerclé, attaqué, réduit au silence.
La Plante tomba.
Et moi, pour la première fois depuis longtemps, j’ai pu sonner autre chose que l’effroi.
Depuis, les siècles ont passé.
J’ai vu les guerres, les processions, les marchés, les mariages, les enterrements.
Et puis, un jour, j’ai vu arriver… des scènes géantes, des amplis, des foules.
Les Vieilles Charrues.
Ah, ça, pour un « beffroi », c’est un choc :
passer
des brigands aux festivaliers, des arquebuses aux guitares électriques,
des cris d’alarme aux refrains repris par cinquante mille voix.
Je n’ai jamais autant vibré – littéralement.
Alors oui, quand un descendant passe devant moi, je sens un frisson dans mes vieilles pierres.
PL,
vous portez en vous, dans votre ADN, un grand inquisiteur d’Espagne qui
surveillait les âmes, un brigand de Bretagne qui détroussait les
bourses, et désormais un festival qui fait danser la France entière.
Entre les trois, vous défiez, vous écrivez.
C’est déjà une forme de paix.
Pour ma part, je préfère encore les festivaliers. Ils font beaucoup de bruit, certes, mais ils brûlent rarement les pieds de qui que ce soit pour retrouver leur porte-monnaie.
À bien y réfléchir, l’humanité n’a peut-être pas tellement changé : elle aime toujours les foules, les chefs, les grands discours et les refrains qu’elle reprend en chœur. Simplement, de temps à autre, elle apprend une chanson meilleure que la précédente. C’est peu. C’est énorme. Et depuis cinq siècles que je regarde passer le monde, je prends cela pour un progrès.
…

Tant que l'humanité apprend un peu, c'est déjà ça... faisons le festival pas la guerre
RépondreSupprimerIl fut un temps où un de mes frères avait une vieille charrue dans la cour de sa maison... mais elle ne faisait pas de musique ! ;-)
RépondreSupprimerMoi aussi !... Je préfère ! L'effroi et le beffroi si proches... De la musique avant toute chose, si possible !
RépondreSupprimerC'est qu'il paraît que ça adoucit les mœurs... (il paraît...)
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