La banquette de la Panhard neuve couinait bien un peu, mais quel bonheur et quelle fierté de laisser derrière nous nos collègues de Lemonnier, puisque l’Oncle Fred nous y conduisait vers sa villégiature océanique, en ce premier jour des congés d’été. Direction : Pornichet.
C’était l’été ‘62 ! Tout paressait, neuf à nos yeux.
Le rouge vif de la Tonton-mobile était la cerise sur le gâteau de ces temps nouveaux, prometteurs d’un bonheur assuré par d’ineffables progrès.
Nouveau, le douillet gonflement de la poitrine de ma cousine; elle n‘avait pas feint d’ignorer l’étonnement goulu de mon regard ému.
Nouveaux, les titres diffusés par le poste de radio, intégré sous le rutilant tableau de bord de la conduite intérieure, au manche chromé et sa poignée d’ivoire.
Nouvelle, cette vive allure que s’autorisait l’Oncle Fred, prenant plaisir à klaxonner en dépassant les véhicules, plus ou moins fatigués, ployant sous les bagages, massés sous la lunette arrière jusque sur la galerie.
Tut, tut ! Voyage, voyage…
Nouvelle vague d’années : soixante !
Où même la Môme piaffe ne jamais rien regretter des temps perdus, passés.
Ça ! Il aimait faire le kakou, l’Oncle Fred sous son casque roux.
Même sa fille, côté passager, semblait assortie à sa panoplie de beau gosse. Je m’y étais préparé, d’ailleurs. Sitôt quittée ma blouse d’interne (au vrai, plus laid, tu meurs…), j’arborais une chemisette au jaune canari, mon pantalon à pinces dont j’avais repassé les plis, aux pieds, ces mocassins de toile immaculée - n’ayant jamais servi, et des soquettes blanches comme un sombre dimanche. Sur mon flanc droit, mon petit frère avait tout de l’école primaire, casquette à courte visière incluse. Et cet air de ne pas y toucher, masquant l'espiègle ruse. C’est bien simple : parole ! en revenant de la pompe à essence où je fus le dernier à m’être soulagé, quand je les vis tous patienter autour du rubis rouge sang, je crus avoir à faire à quelque panneau publicitaire. L’Oncle Fred en figure de proue, disant qu’elle est finie, l’école.
Pornichet ! Pornichet ! Nous voilà arrivés. Rendus à la propriété familiale et sa façade dix-neuvième, blanche, jaune et boisée, trônant fière, sur le front de mer où montait la marée.
Nos parents étaient déjà là, aussi Tante Nicole, avec ses mèches folles. Passé le portillon, tous trois nous accueillirent sur les marches du péron. Mon père voulut les prendre, mais j’insistai silencieusement pour porter “comme un grand” ma valise en carton et celle en cuir gaufré de ma cousine Louison.
Le temps de s’installer, tous dans la même chambrée, de refaire le tour du propriétaire, en ne faisant pas mystère d’être tout étonnés de constater comme nous avions “poussé” depuis l’année dernière, l’horloge se mit à sonner l’heure de passer à table, dans l’auguste salle à manger en noyer véritable.
Comme à l’accoutumée, le repas fut fort animé. L’Oncle Fred aimant à rappeler à mon père quelques anecdotes salées de leur propre jeunesse, dans les coins et recoins de la localité, sur les rochers, la plage où les ruelles du village. Récits dont raffolait ma mère, beaucoup moins ma Tante Nicole. Laquelle raillait parfois : “...si seulement tu avais passé l’âge…!” Ce qui avait immanquablement pour effet, qu’Oncle Fred devenait grivois et qu’on nous expédiait aux étages.
Ce soir-là, cependant, ne prêta plus jamais à en rire…
Bien plus tard dans la soirée, des éclats de voix montèrent jusqu’à nous, depuis la fosse du hall d’entrée. L’instant suivant, nous entendîmes démarrer en trombe la Panhard de l’Oncle Fred égaillant le gravier de l’allée jusque sur la pelouse. Puis, il se fit dans la maisonnée comme un silence d’ombre.
Dès que mon frère se fut assoupi, Louison et moi sommes sortis, complices experts en catimini, dans le jardin touffu, avant de vite ! vite ! gagner la plage qui bruissait dans la nuit à deux pas de la route et son dernier virage.
Assis sur un rocher exhalant le varech, les pieds dans les clapotis de l’onde, avec le sentiment d’être enfin seuls au monde, nous nous donnions du bec…
Après ce qui nous parut un temps incalculable, la sirène d’un véhicule de police se fit entendre, toujours davantage, en direction de notre rivage, avant de s’éteindre en stoppant devant notre portail !
Deux fonctionnaires en uniforme sortirent pour extirper, d'une porte arrière, une ombre informe et dépenaillée à l’allure incertaine, au point qu’ils la portèrent presque, jusque sur le palier. Oui, c’était l’Oncle Fred, dans un piteux état !
Quand ils eurent disparu dans le hall d’entrée, après qu’on leur eût ouvert, nous nous faufilâmes par le garage, grimpèrent l’escalier extérieur vers sa porte de côté et regagnâmes notre étage, sans être repérés.
D’entre les barreaux cirés du cossu garde-corps, Louison et moi pouvions apercevoir l’Oncle Fred inanimé sur le banc du couloir, tandis que “les Grands” devisaient autour de cette foire.
Avant de s’en aller, les policiers remirent une note à mon père qui la transmit à Tante Nicole, laquelle ne sut que s’éclipser dans la salle à manger, soutenue par ma mère.
Mon père claqua soudain deux baffes sonores sur les joues de l’Oncle Fred. Le chiffon réagit à peine, à peine à grommeler.
Puis, retirant le poing de sa bouche où il l’avait fourré pour se contenir, mon père s’agenouilla près de son frère. Dans un long soupir, il lui prit le pouls, en médecin qu’il était. En bon médecin de guerre. Dont tous deux avaient réchappé.
Dans le silence béant de la fosse, il eut alors ces quelques mots que les murs réverbérèrent en montant jusqu’à nous :
“Eh bien, te voilà propre, à nouveau ! Fichu Zazou !”

TIniak, ce mot "zazou" t'a inspiré une vraie page de roman, une vraie page de vie ! Pornichet me parle et les voitures aussi... Sensass !
RépondreSupprimerTrop bath, ce commen(nepas)taire 🥸
SupprimerTrop bien ton retour en voiture rouge qui klaxonne !
SupprimerHé hé, oui oui. Pouët-Pouët-Pouët !
SupprimerMerci, Kate🫶
Bonjour Tiniak ! Je ne sais pas si c'est une page de roman ou une page de vie, mais c'est si vivant que je vote pour une page de vie
RépondreSupprimerPas loin, Très Chère ! C'est bien d'une tranche de vie que se bâtit un(e) roman(ce).
SupprimerPour le même prix, il aurait pu finir dans la prison de Nantes (dont la fille du geôlier est avenante selon Georges) , ton oncle Zazou ! ;-)
RépondreSupprimerTu veux dire : la Zigue, la Zigue, hein ? Bedaine, dondaine...😂
SupprimerQuel souffle,j'admire
RépondreSupprimerDéjà rien que le titre, c'est tout un programme. Bravo pour cet écrit inspiré.
RépondreSupprimerOn prend toujours son pan(h)ard à te lire ! ;-)
RépondreSupprimer