samedi 6 juin 2026

Zazou, Zazie et le Bruit du Siècle (Cavalier)

  

(uchronie poétique)

Elle s’appelait Lucette.
Mais depuis deux ans, tout le monde l’appelait Zazou.
À cause de sa veste trop longue.
À cause de son éternel parapluie.
À cause du jazz.
À cause de cette manière de marcher comme si les pavés n’étaient qu’une suggestion.

Nous étions en 1943.
Le charbon manquait.
Le café était devenu un souvenir.
Les semelles s’usaient plus vite que les promesses.

Un soir, en sortant d’une cave où l’on jouait du swing à voix basse, elle tourna au coin d’une rue.

Et la rue disparut.

Les physiciens ont sûrement une théorie des cordes pour expliquer ça.
Les poètes savent qu’il suffit parfois de prendre le mauvais virage.

Quand elle rouvrit les yeux, elle se trouvait dans une ville étrange.
Les voitures semblaient dessinées par le vent.
Les gens parlaient seuls dans de petits rectangles lumineux.
Personne ne portait de chapeau.
Ce détail l’inquiéta davantage que le reste.

Après quelques heures d’errance, elle entra dans un café.
Une femme d’une cinquantaine d’années consultait un téléphone.

Lucette s’approcha :
– « Excusez‑moi… nous sommes en quelle année ? »

La femme leva les yeux :
– « Deux mille vingt‑six. »

Lucette s’assit sans demander la permission.
– « Je crois que j’ai raté quelque chose. »

– « Probablement plusieurs guerres, trois ou quatre révolutions technologiques et quelques milliers de chansons médiocres. »

Elle sourit.
– « Moi, c’est Isabelle de Truchis de Varennes. »

Lucette haussa les sourcils.
– « Nom de famille impressionnant. »

– « Je sais. Tout le monde m’appelle Zazie. »

Lucette éclata de rire.
– « Zazou. »

– « Zazie. »

Elles se serrèrent la main comme deux parentes éloignées séparées par quatre‑vingts ans d’erreur administrative.

Lucette demanda :
– « Alors ? Le jazz a gagné ? »

Zazie réfléchit.
– « C’est compliqué. »

– « Le swing ? »

– « Toujours là. »

– « Duke Ellington ? »

– « Immortel. »

– « Django ? »

– « Aussi. »

Lucette poussa un soupir de soulagement.
– « Bon. »

Zazie reprit :
– « Mais aujourd’hui les gens écoutent de tout. »

– « De tout ? »

– « Absolument tout.
Du rap, du métal, de la techno, de la pop coréenne, des musiques composées par ordinateur, des chants mongols remixés avec des percussions électroniques… »

Lucette cligna des yeux.
– « Vous avez gagné la guerre contre le silence, manifestement. »

– « Avec excès. »

Zazie lui montra son téléphone.
Des millions de morceaux.
Des millions.

Lucette souffla :
– « Tout ça tient là‑dedans ? »

– « Oui. »

– « Et les gens écoutent tout ? »

– « Non. »

– « Pourquoi ? »

– « Ils cherchent pendant une heure ce qu’ils vont écouter. »

Lucette resta silencieuse.
Puis déclara :
– « Votre époque est fascinante. »

– « Pourquoi ? »

– « Vous avez toute la musique du monde dans votre poche et vous passez votre temps à hésiter. »

Elles sortirent du café.
Quelqu’un passait avec des écouteurs.
Un autre filmait son chien.
Une adolescente dansait seule devant une caméra invisible.

Lucette observa tout cela avec curiosité.
– « Et les zazous ? Disparus ? »

– « Pas exactement. »
Zazie montra les passants.
– « Ils sont partout maintenant. »

– « Comment ça ? »

– « À votre époque, quelques jeunes résistaient à la morosité avec des vestes trop longues, du jazz et un peu d’insolence.
Aujourd’hui chacun fabrique sa propre tribu.
Ses vêtements.
Sa musique.
Son langage. »

Lucette regarda la foule :
cheveux bleus, baskets lumineuses, tatouages, costumes impeccables, excentricités minuscules ou gigantesques.

Elle sourit.
– « Finalement nous avons gagné. »

– « Qui ça ? »

– « Les farfelus. »

Le soir tombait.
Les vitrines s’allumaient.
Quelque part, un musicien jouait du saxophone dans une rue.

Le morceau était ancien.
Très ancien.
Lucette reconnut immédiatement la mélodie.

Elle ferma les yeux.
Le même cuivre.
La même pulsation.
Le même battement obstiné.

Le temps avait changé de vêtements.
La musique, elle, avait simplement continué sa promenade.

Alors Lucette ouvrit son parapluie.
Par temps sec.
Par principe.

Et les deux femmes s’éloignèrent dans la ville.
Une Zazou de 1943.
Une Zazie de 2026.
Et derrière elles, comme un vieux chat qui refuse de mourir,
le swing suivait encore.

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BD La sortie du Café

 

 

4 commentaires:

  1. oh ! un grand merci pour Bechet et sa merveilleuse "petite fleur"
    Ici, on navigue en plein dans le quantique et pas dans les cantiques !

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  2. "À cause de cette manière de marcher comme si les pavés n’étaient qu’une suggestion..." j'ai adoré comme tu nous balades, Camarade.

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  3. La coiffure de la brunette m'a rappelé la Miss Suzan Holmes de Buck Danny ... et l'infirmière/assistante sociale de l'usine où travaillait mon père.
    Belle évocation, et vive le jazz !

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  4. Oui je crois moi aussi que les zazous ont gagné mais que Bolloré les attend au tournant ! ;-)

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