Lorsque j’étais môme
Je vivais dans un monde où les choses avaient une âme.
Les pierres
Les torchons
Les animaux
Les coins de jardin.
Rien n’était banal
Rien n’était insignifiant.
Je ne connaissais pas les films
Pas les rites
Pas les croix blanches des cimetières. Je n’avais pas de télévision
Pas de modèles à imiter.
J’avais seulement mes mains d’enfant
Mes yeux grands ouverts
Et cette conviction instinctive que la mort méritait un geste de douceur.
C’était vers 1974.
Les Étés avaient une odeur particulière : Un mélange de terre chaude
De menthe sauvage
De linge séché au soleil.
Les journées s’étiraient comme des chats paresseux.
Je passais des heures dehors
À observer les insectes
À écouter les oiseaux
À suivre les traces de vie minuscules qui animaient le jardin.
Parfois la vie s’arrêtait.
Un oiseau tombé du nid
Une souris trouvée raide dans la grange
Un lapin trop fragile pour le monde.
Je les découvrais avec un pincement au cœur
Mais sans effroi.
La mort pour moi n’était pas une ennemie.
Elle était une transition
Un passage
Quelque chose que l’on pouvait accompagner avec respect.
Alors je les enveloppais dans un torchon blanc de cuisine.
Un torchon en coton
Doux
Propre
Qui devenait pour quelques instants un linceul.
Je pliais les coins avec soin
Comme si je bordais un lit.
Puis je creusais un petit trou avec une cuillère de cantine
Ma pelle sacrée
Et je déposais le petit corps dans la terre.
Je posais ensuite un galet dessus.
Un galet rond
Poli par l’eau
Ramassé sur la plage de Souillé.
Une pierre douce
Presque chaude
Comme un geste de tendresse.
Seul Robert mon hamster n’eut pas droit à ce rituel.
Moustique mon chat siamois l’avait dévoré avant que je puisse le sauver.
Je lui offris une boîte d’allumettes vide
Faute de mieux.
Une tombe minuscule pour une vie minuscule.
Je me souviens encore de la sensation étrange de cette boîte dans ma main :
Légère
Trop légère
Comme si la mort avait effacé jusqu’au poids.
Au fil des mois mon cimetière d’animaux s’agrandit.
Une douzaine de galets formaient une constellation blanche dans l’herbe.
Je savais exactement où chacun reposait.
Je leur parlais parfois.
Je leur racontais mes journées
Mes secrets
Mes peurs.
Je leur promettais que personne ne viendrait les déranger.
C’était mon royaume silencieux
Mon sanctuaire
Mon petit territoire sacré.
Puis j’ai grandi.
Le Mans m’a appelée pour le lycée
Et j’ai quitté le jardin.
Les trajets
Les cours
Les amitiés nouvelles ont rempli mes journées.
L’herbe a poussé
Les galets ont disparu sous les saisons. Le temps a recouvert mes gestes d’enfant comme une couverture épaisse.
Un jour mon père a décidé de récupérer un bout de terrain pour agrandir son potager.
Il a sorti le motoculteur
Sûr de lui
Prêt à retourner la terre comme on tourne une page.
Je n’étais pas là
Mais je connais la scène par cœur :
Le soleil haut
La machine rouge
Le bruit régulier du moteur
La terre qui se soulève en sillons.
Puis soudain ... un claquement sec.
Un bruit étrange
Répété
Presque furieux.
Le motoculteur a bondi
Vibré
Puis s’est arrêté net.
Mon père a juré.
Les crocs étaient brisés.
Il a fouillé la terre
Surpris.
Et là sous les racines
Sous les herbes hautes
Sous les années… les galets.
Tous.
Alignés comme je les avais laissés.
Immobiles
Intacts
Obstinés.
Mon père m’a raconté la scène plus tard
Un sourcil levé
Un sourire en coin.
Moi je n’ai rien dit.
J’ai juste senti quelque chose remuer dans ma poitrine
Une présence
Un souvenir
Un murmure.
Comme si quelqu’un
Ou quelque chose
Avait protégé ce petit royaume.
Comme si les galets avaient refusé d’être déplacés.
Comme si E.T. l’extraterrestre que je ne connaissais pas encore
Avait posé sa main lumineuse sur mon cimetière d’enfance pour dire :
《 Laisse-les.
Ils sont bien là. 》
Depuis ce jour je n’ai jamais su si c’était le hasard
La terre
Ou un gardien invisible.
Mais je sais une chose :
Les morts
Même les plus petits
Savent se faire respecter.
Il s'en passe des choses dans l'au delà... l'invisible est toujours en action. Quelle belle histoire pleine d'espoir.
RépondreSupprimerj'aime infiniment ta vision d'âme !
RépondreSupprimerEt en plus de ça les morts sont tous des braves type ! :-)
RépondreSupprimerBravo pour ce texte plein d'émotion !
Toujours très poétiques tes interventions !
RépondreSupprimerHeureusement, ça n'a pas dérapé comme dans "Jeux Interdits" où les enfants finissent par tuer des animaux pour agrandir leur cimetière !
Toujours empreint d'une grande sensibilité Marie-Sylvie !
RépondreSupprimerMerci à vous tous pour vos mots si touchants.
RépondreSupprimerVotre lecture bienveillante me va droit au cœur.
Vos commentaires me montrent que cette émotion a trouvé écho, que chacun y a perçu à sa manière l’invisible, la tendresse, la poésie ou le sourire.
Cela me touche profondément.
Merci pour votre sensibilité, votre regard et pour ce bel espace d’écriture que nous partageons chaque Samedi.
Amitiés à tous, Marie Sylvie