Mémé Toinette était ma deuxième grand-mère remplaçant en quelque sorte ma grand-mère paternelle morte avant ma naissance. C'était elle qui avait ma garde quand la famille était occupée aux prés et champs surtout pendant les foins et les moissons. Il fallait tous les bras pour accomplir un travail difficile.
Notre vieille voisine me prenait en charge alors pour soulager les miens, étant elle-même trop âgée pour apporter son aide. Très tôt j'ai été fascinée par son savoir et sa propension à raconter des histoires. Pas toujours inventées d'ailleurs. Mémé Toinette aimait à évoquer sa jeunesse de bergère et sa peur du loup qu'elle avait croisé plusieurs fois dans les puys corréziens de Sarran en gardant son troupeau de moutons.
Tout en racontant, elle me montrait au loin les collines arrondies et bleutées qu'elle connaissait sur le bout des doigts. Elle les aimait ses petites montagnes et me les a fait aimer à mon tour. Ne sont elles pas magnifiques quand la bruyère violette les couvre en abondance ? Et les myrtilles, petites prunelles presque noires qu'il faut dénicher au ras du sol parmi leurs feuilles vertes ? Leur goût n'a rien de comparable avec celles cultivées. Elles ont une chair acidulée et boisée surprenante d'abord mais dont le parfum envahit le palais y laissant une saveur subtile. Mémé Toinette les cueillait sur la lande pour en faire des confitures et des tartes. Elle récoltait aussi les feuilles afin de les mettre à sécher pour les tisanes bénéfiques soulageant les jambes fatiguées des paysannes.
Plus grande, j'allais toujours chez mémé Toinette pour lui rendre de petits services et l'entendre raconter ses souvenirs. Elle me parlait beaucoup de ses bessons. C'est le mot occitan qui désigne les jumeaux. Ils étaient nés fin des années 1890 dans sa famille de métayers pauvres. Elle me disait que sa belle-mère avait très mal pris cette naissance double non prévue bien sûr, arguant que cela portait malheur. Toinette, cependant, adorait ses fils beaux et robustes et avait tout mis en œuvre pour qu'ils se développent le mieux possible. Ils avaient survécu, chose rare en ce temps là. Heureusement puisque elle n'avait pas eu d'autres enfants.
L'aîné, Emile, de forte constitution avait très tôt participé aux travaux de la ferme. Plus d'école pour lui à partir de 8 ans mais ça ne le dérangeait pas assurait sa mère en riant. Il préférait guider les vaches attelées pour les labours et il s'y entendait le bougre malgré son jeune âge. De toute façon affirmait Toinette il faisait l'école buissonnière ou dissipait la classe et le maître ne pouvait plus le supporter. Autant le garder à la maison où il se rendait utile.
Le second, Antoine eut une pneumonie à 5 ans ce qui le fragilisa. Il était tout le contraire de son frère, plus rêveur, plus délicat. Toinette me disait en occitan : « se semblavan coma l'ajaça e lo cocut » ils se ressemblaient comme la pie et le coucou, expression qui m'amusait beaucoup et que j'ai retenue. Antoine aimait la nature, les animaux. Il avait ce qu'on appelle un don. On venait le chercher pour soigner les brûlures, les fièvres et bien d'autres maux. Il aurait aimé devenir prêtre mais il était impossible de l'envoyer au séminaire par manque d'argent.
Je n'ai pas connu Emile mort à Verdun pendant la guerre de 14/18 mais j'ai connu Antoine. Il avait épousé Marguerite qui avait hérité du bar/tabac de ses parents. A défaut d'avoir pris la soutane, il était devenu mérillier, sacristain en occitan limousin. Antoine était doux, gentil et tous les enfants du bourg, dont moi-même adoraient lui donner un coup de main pour préparer l'église pour les fêtes religieuses.
Emile et Antoine étaient-ils monozygotes ou dizygotes ? On s'en fichait bien à l'époque. L'important était d'abord de les sauver car un accouchement pareil comportait des risques. Les élever ensuite et faire en sorte qu'ils trouvent leur voie. Mémé Toinette me disait que ses bessons lui avaient donné toute satisfaction et se mettait à pleurer sur son aîné disparu. Restait Antoine, très proche de sa mère jusqu'à sa mort.
Tu as le chic pour les histoires émouvantes !
RépondreSupprimerCela m'étonne beaucoup que l'oncle Walrus ait laissé passer ce calembour-là :
RépondreSupprimer- Des jumeaux du côté de Sarran ? Mais alors... la Corrèze pond dense ?
OK, je sors, non sans manifester une émotion toute jumelle à celle du Boss !
Trop belle ton histoire, comme toujours !
RépondreSupprimerÉmouvant récit.
RépondreSupprimerIl a fallu que la guerre s'en mêle.
Quelle histoire de vie touchante... ça me rappelle les histoires de ma mémé Marie Clémentine
RépondreSupprimer